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Vos commentaires |
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Certains articles mis en ligne sur ce site ont suscité d’assez nombreuses réactions qui ne peuvent pas toutes être reproduites. Ne sont retenues ci-dessous que quelques-unes de celles qui ont donné lieu à un échange pour préciser les questions en débat et progresser dans la réflexion.
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La plupart des messages reçus expriment, par delà d’éventuelles nuances ou réserves ponctuelles, une adhésion globale aux analyses présentées. Parmi les réactions négatives enregistrées, la plus illustrative rejette le bien-fondé de toute critique : « Nous aimons bien nous rappeler ces dictons qui disent que “ la plus grande imperfection est de s'impatienter de l'imperfection des autres “ et qu'il “ vaut mieux tenir une bougie allumée que maudire les ténèbres” »...
Il est regrettable que plusieurs courriers, et des plus intéressants, ne puissent pas être reproduits ici parce qu’ils exposeraient leurs auteurs – des théologiens ou des responsables d’Église – à des critiques de type traditionaliste excédant les enjeux des articles proposés sur le site. |
Croquis C. Rimelen |
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| Réponse à des remarques communiquées par téléphone
Oui, chère amie, votre première réaction est tout à fait compréhensible. Quand il est question de métissage, vous butez d’emblée contre les jugements souvent négatifs portés sur la couleur de la peau. Il faut bien reconnaître que le racisme, fort commun sous toutes les latitudes, semble d'abord se jouer au niveau de cette réalité biologique, qu’il s’agisse du langage ou des comportements. Je sais combien vous souffrez de la perception de votre couleur dans notre société.
Pourtant, la réalité biologique du métissage n'a aucune importance par elle-même en tant que telle. Ce n'est qu'à travers le regard que les autres portent sur elle, et à la faveur l'intériorisation de ce regard par les personnes concernées, que cette réalité biologique revêt une signification ; qu'elle peut devenir une source de souffrance ou peut au contraire être valorisée. La clé permettant de comprendre et de dépasser l'enfermement dans le biologique est de ce fait toujours culturelle et sociale, et elle ouvre sur la liberté en surmontant les représentations courantes.
En renvoyant à une dimension universelle, le court passage de cet article relatif au métissage religieux se prête aisément à une interprétation plus large. Dans le domaine des métissages, les phénomènes particuliers ne prennent leur signification qu'à travers les relations qui déterminent à la fois leur spécificité et leur rapport à ce qui les dépasse. Le métissage religieux n'a de sens que dans le contexte de l'ensemble des réalités métisses : c'est elles qui l'éclairent comme il contribue à les éclairer. La conclusion de l’article le montre bien.
La couleur de la peau est en soi interchangeable, et seuls comptent les critères retenus pour l'apprécier. Qu'est-ce que le métissage biologique s'il n'est pas situé dans les relations interethniques ? Qu'est-ce que le métissage interethnique en dehors de l’ensemble des relations sociales et culturelles ? Qu'est-ce que la culture quand elle n'est pas rapportée à la position particulière de l'humanité au sein des espèces vivantes ? Qu'est-ce que celles-ci coupées de la création ? Et que représente cette dernière sans la transcendance créatrice que chacun appellera comme il pourra ou voudra ?
J'arrête là ce survol à première vue trop vaste et gratuit, mais qui montre que les phénomènes ne prennent tout leur sens que dans leur environnement global. Puis-je vous proposer un petit devoir de vacances ? Essayez de réinterpréter, en fonction des questions ethniques et autres qui vous soucient personnellement, les perspectives esquissées à partir des présupposés de l'article qui a fourni l’occasion de cet échange. Vous avez la chance d'être métisse, mais pour que la chance soit la chance, encore faut-il l'aider un peu. "C'est comme ça, la vie...", dit votre fils du haut de ses deux ans !
Il va de soi que ces réflexions pourront vous paraître bien loin de votre vécu immédiat. Mais c'est au delà de l'immédiat que se trouvent les clés de compréhension du vécu. Y accéder peut exiger beaucoup de temps et de travail. Étant moi-même impliqué dans des relations interethniques, j’ai beaucoup réfléchi aux difficultés et aux richesses potentielles du métissage, mais il m'a fallu un demi-siècle pour seulement entrevoir ce que j'aimerais comprendre. Serait-ce une raison pour m'en tenir à ne vous parler que de ce que je n'ai pas compris il y a cinquante ans... ?
P.S. J'ai rencontré tout au nord de la Nouvelle-Calédonie un colon métis qui était noir comme du charbon mais se proclamait blanc : "Moi, le seul Banc du Nord ! " – à bon droit puisqu’il était perçu et traité comme un Blanc. Inversement, on trouve dans les villages mélanésiens nombre de métis parfaitement blancs mais qui se considèrent comme des Noirs, et qui sont perçus et traités comme tels. La couleur de la peau est secondaire dans cet archipel par rapport à la position sociale. Ailleurs, cela peut se présenter autrement. Mais d’une façon générale, dès lors que le social prime le biologique, la liberté humaine prime la fatalité.
Jean-Marie Kohler |
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| Courriel de Henri Boulad, du 4 septembre 2009
Cher ami, Merci pour votre longue analyse de mes propos - analyse judicieuse et pertinente, pour laquelle je vous félicite et à laquelle je souscris, dans l'ensemble. Mon combat n'est pas tant un combat CONTRE l'islam ou l'islamisme, qu'un combat POUR l'homme. |
| Courriel de Fabien Maeder, du 5 octobre 2009
Au-delà de la pertinence et de l’intelligence de votre démonstration, il reste une impression, une tonalité, une émotion. Quelque chose qui est comme l’esprit du texte et qui dit plus que ce qui est écrit. Et cette impression ne me met pas à l’aise, car elle procure un sentiment de culpabilité sans espoir de rémission. À travers les contradictions et les lacunes relevées dans les propos du Père Henri Boulad, vous faites un procès sans appel de l’Occident et du christianisme. Quoique je sois d’accord avec nombre de vos critiques et tout en ayant bien conscience du danger de l’amalgame entre Islam et islamisme, je pense que l’Occident n’a pas seulement besoin de réformer sa politique et sa géopolitique, n’a pas seulement besoin de s’amender (Georges Bush et quelques autres devraient être traduits devant un tribunal international pour leur rôle dans la guerre en Irak), mais doit aussi se méfier de l’Islam et de son expansion, au même titre qu’il doit se méfier de toutes les grandes idéologies religieuses. Je crois qu’il y a beaucoup de porosité entre Islam et islamisme, et ma grande crainte est que cette religion ne finisse par imposer sa culture. Soit l’Islam se sécularise et s'affadit comme le fit le christianisme au cours du dernier siècle, soit il constitue un danger. Et on pourrait dire la même chose du judaïsme.
Quant à l’islamisme en lui-même, il est aussi dangereux que le nazisme, et c’est même le nazisme du XXIème siècle. Il y avait beaucoup à critiquer dans les politiques menées vis-à-vis de l’Allemagne après la première guerre, mais combattre le nazisme était un moindre mal et l’urgence du moment. Le parcours et la pensée de Simone Weil entre 1939 et 1945 est très évocatrice de cette problématique. La comparaison peut paraître exagérée. Mais dans l’immédiat, l'islamisme se montre complice d'une volonté de destruction d'Israël. Il ne s'agit en l'occurrence «que» de l'État juif et non des Juifs, mais souvenons-nous que les premiers plans de Hitler visaient l'expulsion des Juifs hors d'Allemagne et non leur extermination, que les nazis avaient bénéficié de la collaboration du Mufti de Jérusalem, et que "Les protocoles des sages de Sion" sont en vente libre dans de nombreux pays arabes. L'islamisme a ceci de comparable au nazisme qu'il constitue une pensée totalitaire et que la politique est habitée par une pulsion religieuse.
Ce qui m’interpelle, c’est que vous semblez avoir davantage foi dans l’évolution de l’Islam vers plus de modération que dans la capacité de l’Occident et de son capitalisme à trouver la meilleure porte de sortie «possible» à l’impasse systémique dans laquelle se trouve l’humanité. Une impasse qui est plus physique qu’idéologique, et que traduit le rapport entre les ressources naturelles et la démographie (à technologie plus ou moins constante), sachant que l’homme aussi généreux soit-il cherchera toujours à vivre le mieux possible et n’est pas prêt à partager au-delà de certaines limites…Comme il y a chaque jour 200 000 personnes en plus sur une terre qui n'est pas extensible à l'infini, il y aurait beaucoup à dire sur le commandement biblique «Croissez, multipliez vous...»
Vous nuancez et relativisez les propos du père Boulad sur l’Islam, mais vous êtes beaucoup plus dur vis-à-vis de l’Occident, de son mode de vie et de fonctionnement. L’Occident et le capitalisme n’ont pas le monopole de la rapine et ne sont pas seuls responsables de la pauvreté et de l’injustice dans le monde. Par exemple, combien d’étrangers en provenance des pays en développement ayant reçu une formation de qualité dans le cadre des accords de coopération retournent dans leurs pays d’origine pour faire fructifier le savoir ainsi acquis au bénéfice de leurs compatriotes ? Certains restent en France et d’autres reproduisent la rapine chez eux. Ont-il été infectés d’un mauvais virus occidental, ou le mal est-il plus profond et plus complexe?
En tant que «néo-manichéen», je crois que le mal est plus profond (voir dans le premier chapitre de la République de Platon : Socrate propose une société basée sur la frugalité, mais l’hypothèse n’est pas retenue, car irréaliste), et c’est pour cela que je ne puis vous suivre dans votre manichéisme anti-occidental. En tant que «gnostique» je suis très méfiant vis-à-vis des super-organisations religieuses ou politiques. L’Islam, qu’il soit modéré ou pas, m’inspire une égale inquiétude, tout comme l’évangélisme américain ou le catholicisme, encore que le fondamentalisme islamique me semble devoir être combattu en priorité parce qu’il est plus violent et plus totalitaire pour l’instant. Mais vous, vous apparaissez beaucoup plus tolérant vis-à-vis de l'islam qu’à l'égard du christianisme en général et du catholicisme en particulier, et plus confiant dans son évolution.
Malheureusement, j’ai l’impression que le capitalisme mondial est fort bien capable de se marier à l’islamisme comme il l’a fait avec le communisme chinois. La gouvernance techno-mondialiste d’un côté et le fanatisme idéologique de l’autre côté semblent se donner rendez-vous. Au fond, c’est la fusion du totalitarisme systémique physique et du totalitarisme spirituel – la bête à deux têtes de l’Apocalypse ?
C’est à cette convergence et à cette fusion qu’il faut s’attaquer si on veut avoir l’espoir de guider l’humanité vers une économie de marché plus respectueuse de l’homme et de la nature. Mais on n’y parviendra pas par la haine de soi et le culpabilisme. Chaque culture, chaque civilisation, chaque pensée comporte ses dangers et ses dérives. Personnellement, je pense qu'il faut mettre l'accent sur ce que chacun apporte de positif dans l'histoire et essayer de créer une dynamique autour de ça.
Je pense que le discours au Caire d'Obama va dans le bon sens, à condition de résoudre le problème israélo-palestinien. Cela pourrait avoir de fortes incidences sur l'évolution de l'Islam et sur les rapports entre Occident et Orient. La clé semble là, autour de Jérusalem. Ville de la paix, non ? Sa destinée, espérons-le. |
| Réponse à Fabien Maeder, du 6 octobre 2009
(...) Vous dirai-je que je ne suis pas certain que vous ayez bien regardé la vidéo du père Boulad que j'ai critiquée, ni que vous ayez lu mon article sans a priori ? Il est très possible que nos divergences soient effectivement aussi importantes que vous donnez à le penser. Mais de là à m'accuser de manichéisme antioccidental à propos de ma critique du capitalisme sauvage qui prévaut actuellement, cela me paraît gratuit et regrettable. Au reste, vous savez que mes recherches et mes combats ont des motivations plus constructives que la culpabilité que vous me prêtez, et que je n'ai de haine ni envers moi ni envers quiconque. Je pense effectivement que la colonisation a représenté une terrible entreprise de destruction et que notre domination se poursuit, y compris à travers la coopération dont vous parlez, mais je ne me résous pas à croire à une fatalité sans rémission.
Les appréciations positives figurant dans mon texte à propos de la foi chrétienne et de la civilisation occidentale semblent vous avoir échappé, or c’est précisément et d'abord pour préserver les valeurs de cette foi et de cette civilisation que je stigmatise les systèmes religieux et politiques qui les dévoient. Si j’ai tendance à être plus exigeant envers ce qui me tient à cœur qu’envers ce qui m’est étranger, c’est pour contribuer à sauvegarder ce qui m’est cher et non pour le condamner. Que l’évangile soit bafoué par les Églises qui s’en réclament me touche plus que les imperfections ordinaires des religions, et de l’islam entre autres. L'affadissement religieux dont vous vous félicitez n'est à mes yeux qu'une corruption des valeurs spirituelles, du message évangélique dans le cas du christianisme, et non un progrès. Et notre idéal de liberté, d'égalité et de fraternité ne doit pas se commettre avec les forces qui le nient.
Par ailleurs, je ne considère pas comme pertinent d'assimiler l’islamisme au nazisme. Il s’agit certes de deux idéologies totalitaires fort dangereuses, et des rapprochements sont toujours possibles. Mais les forces économiques et sociales en cause dans l’un et l’autre cas n’ont pas grand-chose en commun. L'islamisme doit être combattu comme le nazisme devait l'être, mais cela n'implique pas de le confondre avec l'Islam. Quant à l’annonce d’une alliance entre l’islamisme et le capitalisme sous le signe de la Bête à deux têtes de l’Apocalypse, n’est-elle pas quelque peu extravagante ? Je veux bien espérer avec vous qu'un jour nouveau se lèvera sur Jérusalem, mais cela ne s'annonce pas pour demain et les intérêts occidentaux épaulés par l'État d'Israël n'y sont pas pour rien. Enfin, je terminerai en notant que votre profession de foi de "néo-manichéen" et de "gnostique" peut également surprendre à divers titres. Pour ma part, je ne crois pas au Mal, mais je me fie au bien pour lutter contre les maux dont souffrent les hommes.
P.S. Un des derniers numéros du Courrier international a publié, sous le titre "Le mythe de l'Occident islamisé", une article tiré du Gardian dont je vous recommande la lecture.
Jean-Marie Kohler |
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Observations reçues en décembre 2008
Ta critique des pratiques liturgiques est si évidente pour moi que j’ai l’impression que tu enfonces des portes ouvertes... Mais je dois tout de même reconnaître que les portes sont plutôt verrouillées du côté de l’Église ! Dans ces conditions, la question que je me pose est celle-ci : à quoi cela peut-il servir ? J’ai tendance à penser que ta réflexion serait plus intéressante et plus novatrice si, au lieu d’une analyse extérieure portant sur les pratiques institutionnelles, tu te penchais davantage sur le vécu subjectif de la prière des fidèles. Tout bien considéré, ta démarche me paraît trop sociologique, et d’une sociologie objectiviste un peu dépassée. J’ajouterai que ce travail serait peut-être plus utile s’il débouchait – pourquoi pas ? – sur des propositions et des perspectives plus optimistes. Il est facile de tirer sur les ambulances ou les corbillards, mais...
À mes yeux, la liturgie ne constitue pas un problème abstrait, indépendant de la prière personnelle des fidèles, et tu sembles oublier qu’elle produit encore de la piété et des conversions malgré les défauts que tu dénonces. Ce qui me gêne le plus, c’est que ton texte ne parle pas vraiment de ce dont on aimerait qu’il parle : de ce qu’est la prière, de ce qu’elle apporte à ceux qui la pratiquent, et du réconfort que même son souvenir peut procurer. Tu n’en donnes même pas une définition. En réalité, n’est-ce pas ce qui se passe dans l’existence concrète des gens qui est de loin le plus important ? N’est-ce pas le rapport de la prière à ce qui est vécu en famille, au travail, dans les loisirs ? Il faut se méfier des émotions, me diras-tu peut-être, mais seul m’intéresse en fin de compte le bien et le mal qu'elles produisent dans l’existence personnelle et sociale. Et moi je te dirai qu’il faut aussi se méfier des idées ! Non seulement nul ne peut comprendre ce qui le dépasse, mais la sagesse invite parfois à renoncer à vouloir tout comprendre.
En allant plus loin – trop loin ? –, je me demande si tu n’es pas un peu intolérant. Ta démarche n’est-elle pas influencée, de loin et sans que tu le mesures, par la tendance au monolithisme et à l’hégémonie que tu critiques dans l’institution ? Il me semble qu’il faut admettre, jusqu’à un certain point au moins, la coexistence de conceptions diverses de la divinité et de la religion. L’histoire enseigne la prudence et la modestie dans ce domaine comme par ailleurs : les interprétations d’une même partition changent en fonction des possibilités du lieu et du moment. Comme tu l’indiques, chaque milieu privilégie les aspects qui correspondent aux questions concrètes qu’il se pose dans la situation où il se trouve. Personne ni aucune institution ne peut concevoir la vérité de façon intégrale et définitive. J’en conclus que l’Église est congénitalement diverse aussi bien dans l’espace que dans le temps, et ce jusque dans chaque milieu humain diversifié. Mais cela nous ramène à la relativité dont tu parles, et à la nécessité, pour l’Église, de la prendre réellement en compte – ce qu’elle ne fait pas.
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Réponse aux observations ci-dessus
Compte tenu de l’ampleur et des enjeux du sujet abordé, je comprends ton insatisfaction. Mais ton attente par rapport à ce texte était apparemment excessive. Mon objectif était plus modeste que les préoccupations sous-jacentes à tes observations. Je voulais seulement montrer que les pratiques liturgiques traditionnelles constituent aujourd’hui de plus en plus, par un grand nombre de leurs aspects et globalement en fin de compte, un obstacle à la mise en œuvre de leur raison d’être essentielle. Au lieu d’accompagner les fidèles dans leur vie de foi, elles finissent par en détourner beaucoup d’entre eux, et au lieu de témoigner de l’évangile, elles illustrent trop souvent des valeurs du monde qui lui sont opposées. Les perspectives que tu proposes esquissent en fait un autre sujet, d’une importance fondamentale, dont mon analyse ne constitue qu’un préalable en quelque sorte.
Sans doute aurait-il fallu essayer de définir la prière pour situer dans son contexte la liturgie qui constitue l’une de ses formes. Mais comment échapper aux généralités dépourvues d’intérêt dans un domaine aussi multiple et portant sur des relations aussi insaisissables ? Sans prétentions, la description des manifestations pratiques de la prière représente sans doute la démarche la plus féconde. Mais pour élucider ce qui se passe en amont de ces manifestations, la circonspection et la discrétion s’imposent. Personne n’est juge de la prière d’autrui, ne peut dire ce qu'elle représente précisément, et encore moins ce qu’elle vaut. Fondamentalement, la prière est ouverture à l’être transcendant ou immanent qui contient et dépasse l’existence de chacun et toute existence, dans un recueillement qui donne accès aux plus grandes richesses, ou à l'inverse dans le dénuement le plus absolu. Elle est attente d’un salut qui vient d’ailleurs, ou tout au moins d’une aide pour continuer à vivre ou pour se rouvrir à la vie dans la détresse. Elle surgit du silence habité par la parole qui fonde l’être humain, ou peut n’être que cri surgissant du désespoir – de là où l’intériorité s'est disloquée, où plus aucune parole ne semble pouvoir habiter ni pouvoir être entendue.
Pour certains, la prière constitue une rencontre personnelle et une conversation simple et claire avec un Dieu présent et secourable. Pour d’autres, elle est le désir d’une telle rencontre ou une simple attente au milieu d’une nuit où toute divinité paraît absente. Entre les extrêmes du ravissement et de la solitude, elle revêt mille formes. Elle peut être la bougie allumée au fond d’une chapelle par une dévote bavarde ou par un incroyant qui ne sait que penser et ne dit rien. Ou l’émotion ressentie au-dessus d’un berceau, près du lit d’un mourant, devant un visage resplendissant de liberté, comme devant un autre désespérément fermé. Elle peut être l’enthousiasme devant l’immensité et la beauté de la nature, l’étonnement devant les créations de l’homme – modestes outils ou splendides cathédrales, gravures rupestres ou symphonies –, ou la perplexité face à l'incompréhensible dimension de l'univers. Elle peut être le travail lui-même, manuel ou intellectuel, le labeur de tous ceux qui peinent sur les chemins de la vie et de la vérité. Et les célébrations d’une juste et heureuse liturgie ont vocation à rassembler toutes ces prières, quelles qu’elles soient, et à les proposer en partage dans la foi. S'y retrouvent non seulement la Loi et les prophètes, l’évangile du rabbi de Nazareth et les croyances enfantées dans son sillage, mais aussi tout ce que l’homme a produit et continue à produire de meilleur.
Pour ce qui est du vécu subjectif de la prière, j’ai insisté à plusieurs reprises sur les bienfaits que les pratiquants traditionnels ont le sentiment de retirer des célébrations liturgiques classiques, et il est évident que prendre en considération les besoins de ces fidèles s’impose. Mais s’en tenir à ce constat serait pécher doublement. Conforter le statu quo conduit à scléroser la foi – y compris celle des partisans du statu quo –, et c’est la condamner à être de moins en moins transmissible – jusque dans les milieux attachés à ce statu quo eux-mêmes. On pourra certes continuer à dire la messe dans des églises désertes et imaginer l’avenir du christianisme à travers l’image gratifiante du « petit reste d’Israël », mais n’est-ce pas là une consolation fallacieuse et un faux-fuyant ? Quant à la médiatisation à outrance de la religion qui est de plus en plus recherchée et valorisée, elle ne pèse que le poids de ses illusions. Je ne minimise pas les émotions que de telles expériences peuvent susciter, mais je crois qu’il faut se garder de les apprécier à leur seule utilité subjective ou sociale immédiate.
Bien sûr que les responsables ecclésiastiques ont le devoir de gérer l’héritage reçu pour en transmettre les promesses, mais cela ne se peut que s’ils se tournent résolument vers l’avenir. L’urgence est aujourd’hui grave et manifeste. Pour essayer d’éviter que l’effondrement religieux en cours ne s’accélère, s’accompagnant d’une regrettable dérive vers des formes sectaires, l’Église doit trouver le courage de se regarder en face dans le miroir que lui tend la société qu’elle veut servir. De fait, si elle pouvait voir l’image qu’elle présente effectivement au public non averti, elle en serait atterrée. Et sans doute ne manquerait-elle pas de remettre en question les formes obsolètes qui l’enferment dans son passé, et s’efforcerait-elle de renaître à partir de ce qui reste de vie en elle. Mais comment la convaincre de se soumettre à l’épreuve de ce miroir alors qu’elle ne se conçoit qu’à travers une idéologie qui la sublime ? En attendant, ne pas déserter, mais demeurer fidèle aux valeurs reçues de l’Église, combattre ceux qui la flattent et l’incitent à se dévoyer, telle est l’unique réponse à cette question, telle est la seule et difficile voie qui s'offre au croyant.
Au reproche d’être trop négatif dans mon analyse, je répondrai en transposant un propos de Claude Lévi-Strauss relatif aux menaces qui pèsent sur la survie de la planète : « C’est à la condition d’être très pessimistes que nous prendrons conscience des dangers qui nous menacent. C’est à la condition d’être très pessimistes que nous aurons le courage d’adopter les solutions nécessaires et que, donc, nous pourrons recommencer d’avoir une certaine dose d’optimisme, disons, très modérée. » La foi peut garder le croyant du pessimisme, mais elle ne saurait le dispenser de l’indispensable lucidité que commandent les difficultés que rencontre le christianisme. De même que cette religion a disparu de l’Afrique du nord où elle a été florissante durant des siècles, elle peut aujourd’hui disparaître des pays de la défunte chrétienté... Je comprends ceux qui me demandent des propositions concrètes en m’objectant que la critique est facile tandis que l’art est difficile, mais je pense qu’il n’est pas indiqué de se précipiter dans cette direction en faisant l’économie d’une prise en compte lucide de la situation actuelle. Certes, pas plus dans ce domaine que par ailleurs, il ne convient d’attendre l’irruption d’un improbable « grand soir » pour changer ce qui peut l’être. Mais il faut s’interdire d’occulter les problèmes de fond par des aménagements de surface qui ne sont que des leurres.
Jean-Marie Kohler |
Lettre du 5 janvier 2009 à un ecclésiastique offusqué par les remarques relatives au Notre Père, mais plutôt interessé par le reste de l'article.
Cher Père,
Je vous remercie très sincèrement pour la rigueur et la sympathie des observations que vous avez bien voulu me communiquer à propos de la première partie de mon texte sur la liturgie.
Croyez que je regrette de ne pas avoir réussi à présenter ma réflexion de façon plus acceptable, et pardonnez-moi de vous avoir offusqué avec certains passages. Je comprends d’autant mieux votre réaction que j’ai moi-même dû, comme souvent quand il s’agit de religion, me faire violence pour avancer dans mon analyse. Les questions abruptes que soulève l’évolution contemporaine heurtent en moi aussi un héritage que je considère comme des plus précieux. C’est l’Église qui m’a transmis les valeurs qui me sont les plus chères, et je crois qu’elle seule – dépassant infiniment les institutions dans lesquelles elle s'incarne – peut continuer à les transmettre. Mais c’est précisément parce que je suis attaché à cet héritage du fond de mon être que crois devoir m’interroger à son sujet, afin de pouvoir en vivre, en témoigner et contribuer à sa transmission. Au reste, comment ferais-je pour rester sourd aux questions qui nous pressent de toutes parts, là où l’indifférence n’a pas encore submergé les consciences ? De même que le christianisme primitif a quitté la synagogue pour s’ouvrir aux païens, l’Église d’aujourd’hui devrait sans doute renoncer à bien des choses qui l’encombrent, matérielles et symboliques, pour retrouver nos contemporains dans leurs recherches et leurs combats.
La hiérarchie résiste à le reconnaître, mais il est évident que la religion a radicalement changé de statut avec la sécularisation. En s’accrochant à ses représentations anciennes, l’Église se rend incapable d’imaginer un avenir inédit. Après avoir constitué une dimension essentielle de la totalité de la vie sociale, la religion se réduit désormais de plus en plus à des activités cultuelles privées. Le clergé, dépouillé des fonctions idéologiques et pratiques de première importance qu’il assurait autrefois, se trouve confiné dans les rites dont il se réserve l’apanage et par lesquels il se définit. Limité par cet horizon restreint, le sacré tend à se conserver en vase clos ou, pire, cherche à se reproduire à partir de lui-même au lieu de partager la vie des hommes. Les institutions qui s’en veulent les dépositaires le mettent à l’abri dans des tabernacles coupés du monde et s’y verrouillent elles-mêmes à leur insu. Enfermé dans les sanctuaires, l’évangile qui a révolutionné l’humanité étouffe et se chosifie entre des statues et des cierges. La figure du ressuscité est inlassablement embaumée et encensée comme une relique, mais la plus grande aventure de l’histoire humaine s’enlise dans des pratiques religieuses surannées. Ne faut-il pas d’autres audaces pour accueillir le don de Dieu que représente l’incarnation continue du Corps du Christ dans le monde ?
La sécularisation paraissant irréversible dans la logique actuelle des choses, les projets de restauration qu’affectionnent les nostalgiques sont non seulement illusoires, mais néfastes – sans doute en conviendrez-vous. L’avenir de la foi n’est donc pas à subordonner à une hypothétique reconquête de l’ancienne influence sociale des Églises, mais il devra se construire à travers l’histoire des hommes d’aujourd’hui et de demain – quelles qu’en soient les contradictions –, au service effectif de l’humanité. Partant de là, je suppose que la discordance de nos points de vue, si l’on peut appeler cela ainsi, relève plus de la différence de nos positions dans l’Église et dans le monde que d’un désaccord de fond. Le prêtre voit d’abord les fidèles qui l’entourent, leurs aspirations et leurs besoins, et c’est d’eux qu’il s’occupera prioritairement dans l’espace intra muros où il se trouve placé par l’institution ecclésiastique. Sans méconnaître l’importance de ce travail, j’ai quant à moi le regard davantage tourné vers l’extérieur, vers les tâches qui nous attendent extra muros pour faire advenir Dieu parmi les hommes. N’est-ce pas plutôt là que se situent les urgences les plus criantes et que – oserai-je l’ajouter ? – Dieu aime le plus à se révéler aujourd’hui ? Peut-être ne reconnaîtrons-nous à nouveau son visage que dans ses reflets sur les visages des autres ...
Merci beaucoup de vous préoccuper de l'impossible problème de la parution de mes textes. Celui portant sur le miracle de la résurrection au quotidien n'a pas eu l'heur de plaire en milieu catholique – où, comme vous vous en doutez, je ne suis pas en odeur de sainteté –, mais il paraîtra dans le numéro de Pâques de la revue « Évangile et liberté » (qui avait déjà publié mon « Oraison pour survivre aux cérémonies religieuses »). L'article sur la liturgie est évidemment impubliable dans le contexte actuel de notre sainte Église. Comme d'autres textes qui l'ont précédé sur Internet, il aura bénéficié de tous mes soins pour connaître le sort des bouteilles à la mer... À Dieu vat ! disent les marins.
J 'espère que cette lettre n'aggravera pas mon cas à vos yeux..., et que nous trouverons bientôt l'occasion d'en reparler de vive voix,
Jean-Marie Kohler |
| Extrait d'une lettre du 17 février d'un ecclésiastique, à la suite d'un entretien ayant porté sur l'article traitant de la liturgie et sur quelques autres pratiques de l'Église.
Il reste que votre attitude me paraît excessivement négative et destructrice. Je ne vois pas par quoi vous remplacez ce que vous écartez. Et quels services rendez-vous dans la communauté du village où vous habitez ? Un intellectualisme stérile est stérile, c'est-à-dire se réduit au néant. Je souhaite un retour au modeste bon sens de toute organisation sociale, que ce soit celle du peuple religieux ou du peuple civil. |
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| Échanges se rapportant à « La question missionnaire - Incertitudes et perspectives » |
Article paru dans le courrier des lecteurs du "Ralliement protestant" de mai 2008
Pour une Mission en marche
Après la lecture de l’article de Mme Jacqueline Kohler dans le dernier Ralliement : « La question missionnaire, Incertitudes et perspectives », on n’a qu’une envie, rester bien au chaud dans sa petite paroisse en se lavant les mains de la Mission au loin comme au près. Cela est d’autant plus regrettable que, dans une époque de plus en plus matérialiste et égoïste, nous avons de plus en plus de mal à motiver les paroisses autour de la question missionnaire.
Ayant participé à un échange pastoral en Zambie, l’un des pays les plus pauvres du monde, je suis parti les mains complètement vides, sans promesses financières pour un projet de développement mirifique.
Malgré cela, j’ai été accueilli à bras ouverts comme un simple chrétien qui vient voir d’autres frères et sœurs. Et lors de mon culte de départ, les paysans locaux, qui souvent ne peuvent manger qu’un jour sur deux, m’ont donné de l’argent pour les pauvres de ma paroisse... Tous les envoyés du DEFAP pourraient aussi témoigner que la Mission actuelle n’est pas uniquement par des relations intéressées basées sur l’argent.
Il est vrai qu’en cinquante ans nous sommes passés d’une mission très agressive et dominatrice culturellement à une Mission que l’on pourrait qualifier d’humanitaire. La Mission moderne est peut-être devenue plus modeste, plus simple : elle veut simplement accompagner les gens dans leur combat pour la dignité humaine et leur lutte pour accéder à la liberté des enfants de Dieu, comme le Christ ressuscité qui marchait au côté des disciples d’Emmaüs en partageant leurs soucis et leurs questions.
Pasteur Fabrice BENOIT, Illzach,
Délégué de l’Union des Églises Protestantes d’Alsace-Lorraine
au Conseil du DEFAP, services des Missions
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| Réponse dans le même mensuel en juin
Quelle bonne nouvelle pour aujourd’hui ?
Réponse au pasteur Fabrice Benoît
Qui comprendra que mon article intitulé « La question missionnaire » n’ait inspiré au pasteur Benoît « qu’une envie, dit-il : rester bien au chaud dans sa petite paroisse, en se lavant les mains de la Mission au loin comme au près » ? Heureusement que son expérience missionnaire en Zambie a été plus gratifiante – pour lui tout au moins !
Parti « dans l’un des pays les plus pauvres du monde, les mains complètement vides et sans promesses financières pour un projet de développement mirifique » (sic), il en est revenu avec « de l’argent pour les pauvres de sa paroisse, donné par des paysans locaux qui souvent ne peuvent manger qu’un jour sur deux » (collecté pour Dieu et aux dépens des leurs, à l’initiative de leur Église) ! Á quand le prochain voyage ?
Des miracles comme celui relaté par notre missionnaire se produisent en effet, car les pauvres sont souvent plus généreux que les nantis. Mais cela n’autorise personne à en abuser, ni à arguer de cette générosité pour occulter l’ambiguïté des pratiques institutionnelles de bien des Églises – et les problèmes de fond que cette ambiguïté entraîne. Or il a échappé à mon censeur que c’est de ces problèmes-là, et non du contenu affectif des relations interpersonnelles, que traitait mon article, dans une optique à la fois historique et actuelle. Les visées socioreligieuses de l’Église très hiérarchisée qu’il a visitée en Zambie ne l’ont apparemment guère interrogé..., et l’humanitaire fournit une couverture des plus commodes pour le meilleur et pour le pire.
« Annoncer l’évangile dans le monde actuel n’est pas d’abord une affaire de dogme ou de culte, ai-je écrit, mais une affaire de justice et d’amour qui oblige au combat. » L’avenir de la foi chrétienne se joue de moins en moins dans les sanctuaires, mais sur les terrains où la Parole redonne vie aux hommes terrassés par la multiple violence de l’iniquité qui déchire l’humanité. Aux antipodes de toute forme de routine paroissiale comme de tout prosélytisme religieux, l’exigence évangélique de changer le monde interpelle les Églises d’ici et d’ailleurs : trop souvent obnubilées par leur propre survie, leur propre confort et leur propre gloire, il leur faut d’abord se changer elles-mêmes. C’est dans cette perspective-là, au service des hommes, que se situe aujourd’hui, selon moi, le chantier le plus urgent pour les Églises et pour la théologie.
Comment donc, cher pasteur, avez-vous pu vous sentir invité à « rester bien au chaud dans votre petite paroisse », alors que mon article rappelle avec force que les quatre cinquièmes de l’humanité meurent de faim en attendant en vain la bonne nouvelle d’une délivrance ? La morosité et l’effritement de nos Églises, ainsi que l’étiolement de l’esprit missionnaire qui s’en suit, ont des causes plus immédiates et plus profondes que l’égoïsme et le matérialisme contemporains que vous dénoncez. Il ne suffit plus, désormais, de prêcher et de bâtir des temples, ni d’échanger de bons sentiments qui ne coûtent rien, ni de distribuer quelques subsides ponctionnés sur nos superflus, et encore moins de promouvoir des formes inédites de tourisme spirituel entre le Nord et le Sud. Il faut radicalement repenser le christianisme et s’engager en conséquence, car la bonne nouvelle attendue dans les HLM et les banlieues proches comme sous les tropiques les plus lointains est tout autre – incontournable évidence – que les sermons à usage interne qui se répètent inlassablement dans nos temples de plus en plus vides...
Jacqueline Kohler |
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| Échanges se rapportant à « Pauvreté évangélique et justice sociale » |
| Courriel reçu le 6 décembre 2007 (...) Pour ce qui concerne votre article, je suis d'accord sur les grandes lignes : sans justice sociale, ce n'est même pas la peine de parler de salut ; mais il faut faire attention à ne pas avoir une lecture trop rapide de l'histoire de l'Église sur cette question. En plus, je récuse, comme seule alternative, la richesse qui serait un vice et la pauvreté qui serait une vertu ; je crois en la pertinence de l'éthique réformée et sa notion, malheureusement trop oubliée, de frugalité. |
| Réponse (7 décembre) Assurément, la richesse n'est pas un vice, la pauvreté n'est pas une vertu, et la frugalité est éminemment chrétienne quand elle est inspirée par l'évangile. Je suis entièrement d'accord avec vous et avec l'éthique réformée sur ces points, et je récuse comme vous l'alternative que vous évoquez. De fait, la pauvreté qui se transforme en misère pousse plus que jamais au mal, et beaucoup de miséreux deviennent dangereux. Mais peut-être m'accorderez-vous que la convoitise des richesses pousse également au mal, et que beaucoup de riches sont aujourd'hui d'autant plus dangereux qu'ils s'accommodent de l'iniquité régnante et ne cessent de la renforcer à leur profit en usant de leur puissance. Question : les responsabilités des uns et des autres sont-elles comparables ?
J.-M. K. |
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| Échanges se rapportant à « Marchandisation du monde et ambiguïté des positions chrétiennes » |
Courriel reçu le 18 octobre 2007
(...) Je ne suis pas convaincu que l’argent représente, comme tu le laisses entendre, une fin en soi pour les puissants. À mon avis, ils agissent avant tout selon la détermination fondamentale que constitue la volonté de domination. L’argent en est aujourd’hui le premier facteur, mais sans plus. Le vrai problème résulte surtout du fait qu’il n’existe plus de contre-pouvoir depuis l’abdication de la classe moyenne. (...)
Les classes moyennes sont-elles vraiment condamnées à être laminées dans les nations favorisées ? J’ai plutôt l’impression que la classe des nantis assoit ses privilèges en s’assurant de la coopération, plus ou moins passive et plus ou moins consciente, de la classe moyenne. Les puissants l’ont bien compris : le pauvre se révolte, mais c’est le bourgeois qui fait la révolution. C’est donc de la coopération de ce dernier qu’ils tiennent à s’assurer.
Tu as relevé que l’Église est avant tout une organisation sociale, et qu’elle agit d’abord en tant que telle. L’essentiel de son message ne joue, dans ce cas, qu’un second rôle. On peut et on doit le lui reprocher. Mais on ne peut pas attendre d’un solide qu’il se comporte comme un liquide – sauf dans de rares situations extrêmes qu’il quittera très vite par inconfort !
Pour « renaître », il faut d’abord mourir. Or l’Église en tant que corps social ne veut absolument pas envisager de mourir alors même qu’elle est peut-être, depuis quelque temps déjà, plus ou moins morte en tant que force spirituelle... Je me demande si l’effacement de l’Église institutionnelle ne constitue pas le prix à payer pour que le message évangélique puisse de nouveau s’entendre. |
Réponse (18 octobre)
(...) Je suis d’accord avec toi sur le fait que l’argent n’est rien en soi, et que c’est bien le pouvoir que les puissants recherchent à travers lui. L’or n’est que du métal, le papier n’est que du papier, et les listings électroniques sont moins encore... L’argent n’est qu’un outil : symbole matériel représentant certains biens lors des échanges dans les économies rudimentaires, ou instrument majeur de la manipulation sociale à travers l’économie dans les sociétés capitalistes. Mais je me demande si cet instrument de domination n’est pas, dans la conjoncture actuelle, en train de muter : s’il ne glisse pas de son statut d’instrument dépendant vers une position hégémonique où il tend à fonctionner de façon quasi autonome. Dans notre société unidimensionnelle, le capital ne se réduit plus simplement aux divers capitaux qui le composent sous la direction de ceux qui les possèdent. Ne se passe-t-il pas pour l’argent ce qui semble se passer pour la technologie : une évolution qui s’apparente de plus en plus à une folle fuite en avant, à la fois virtuelle et réelle, que plus personne ne peut contrôler – pas même les puissants ?
J’aurais dû être plus précis en disant que les classes moyennes sont en voie d’être laminées dans les pays favorisés. Entre les plus pauvres et les plus riches, il subsiste évidemment toujours des couches sociales moyennes – et même d’autant plus nombreuses que les autres catégories tendent à diminuer (du moins les plus riches). Mais si la classe moyenne se caractérisait autrefois par une certaine unité, fondée sur des conditions d’existence et des intérêts communs ainsi que sur une conscience de classe partagée, il n’en est plus ainsi. Le système dominant est parvenu à faire en sorte que la classe moyenne se délite en couches moyennes disparates, appauvries et affaiblies par rapport à la classe privilégiée, et cependant solidaires du projet social capitaliste. Ayant tendance à identifier leurs intérêts à la croissance de l’économie en place, les couches moyennes ne forment plus une classe sociale spécifique capable de se mobiliser pour renverser le système établi, et la classe dominante a même réussi le tour de force de persuader une large part des plus pauvres qu’il est avantageux pour eux d’adhérer à ce système. Rationalisation et propagande sont mobilisées pour désamorcer les mouvements de révolte et de révolution.
Concernant l’Église en tant qu’institution sociale, tu as raison de souligner qu’il serait naïf de s’attendre à ce qu’un solide se comporte comme un liquide. Il n’en reste pas moins vrai qu’une institution – famille, association, société religieuse ou politique, etc. – ne se réduit pas à ce que lui commandent ses seuls besoins et intérêts immédiats, mais qu’elle comporte aussi, en général, des visées idéologiques qui portent au-delà de l’utilité immédiate. Pourquoi alors ne pas rappeler à l’Église ce qui, en deçà de ses formes institutionnelles, constitue sa raison d’être essentielle ? Oui, l’Église doit mourir si elle veut renaître, il faut le rappeler aux traditionalistes qui étouffent les possibilités d’avenir en se battant autour du cadavre mort d’un christianisme dépassé. Mais attention tout de même à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ! Cette Église qui a transmis l’évangile et les valeurs chrétiennes depuis deux millénaires n’a pas toujours été meilleure que celle d’aujourd’hui, et nous avons la chance d’avoir pu recevoir, grâce à elle et malgré ses carences et ses crimes, l’essentiel du message chrétien. Comment allons-nous léguer cela à nos enfants et petits-enfants ? La question est d’autant plus préoccupante que des bouleversements profonds et irréversibles se succèdent à un rythme effréné et sans précédent, balayant les structures sociales qui ont vaille que vaille assuré la transmission des valeurs dans le passé.
J.-M. K. |
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Courriel reçu le 5 octobre 2007
Bonsoir M. Kohler,
J'ai lu et relu votre texte concernant le livre de Pierre Vilain intitulé « L’avenir de la terre ne tombera pas du ciel ».
De fait, il est bien "vilain", cet auteur qui a choisi un titre aussi désenchanté et aussi désespérant, qui laisse tout le poids d'une crise culturelle et économique majeure sur les épaules des pauvres humains et d’eux seuls. Cela dit, je souscris largement à l'analyse qui y est faite, tant en matière de critique ecclésiale que socio-économique. Mais j’ajouterai, cela me paraît important, que l'attention au problème de la pauvreté peut inviter à opter pour la décroissance, perspective assez stimulante qui pourrait enclencher une dynamique salutaire.
Au premier abord, j’évoquerai une alternative banale. Soit l'humanité s'en sortira par un saut technologique considérable qui profitera à toute la terre. Soit il faut espérer, avec les témoins de Jéhovah et d’autres, que Dieu libérera le monde du mal inhérent à notre système économique qui rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres.
Mais il est plus vraisemblable que l'humanité se trouve à la veille de bouleversements de plus en plus dramatiques : maladies, famines, guerres, révolutions, etc. Ce n'est pas nouveau et comme dit l'Ecclésiaste : « Vanité de vanité, il n'y a rien de neuf sous le soleil ! »...
L'avenir de la terre ne tombera pas du ciel, soit ! Mais je crois que l’avenir spirituel de chacun de nous dépend de notre lien avec le ciel. Nous sommes tous de pauvres pécheurs, tous plus ou moins bourreaux et victimes, tous plus ou moins rouages d'un système monstrueux. C’est pourquoi je souscris entièrement à la position luthérienne qui affirme que seule la foi sauve. Mais je trouve que les Églises ont un peu perdu leur âme en naturalisant trop le message christique, et en donnant la priorité au social sur le spirituel. La meilleure façon de réifier et de marchandiser l'être humain, c'est de lui enlever toute notion de transcendance, par exemple en unidimensionnalisant le message du Christ par une survalorisation du message social de ce prophète.
Ce que je regrette surtout dans le propos de M. Vilain, c'est qu’il semble oublier que Jésus, loin de combattre la pauvreté, y invitait expressément parce que la richesse spirituelle doit l'emporter sur tout le reste, et que vivre en Dieu rend l'homme plus fort face à l'adversité et au malheur. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas nécessaire de lutter contre l'injustice. Pour ma part, je suis plus sensible au combat contre l'injustice qu’à celui contre la pauvreté, et je trouve un peu réducteur de focaliser sur la seule pauvreté l'attention due à l’ensemble des vertus. « Des pauvres, il y en aura toujours » a dit Jésus, comme pour dire qu'il ne faut pas oublier l'essentiel.
Bon week-end, Fabien Maeder |
Réponse (8 octobre)
Merci, Fabien, de vos observations sur mon dernier papier.
Je pense comme vous que le salut ne viendra ni d'un saut technologique ni de Jéhovah. C'est à l'homme et à l'humanité qu'il revient de faire face à l'avenir. Alors ? Pauvres humains, certes ! Mais néanmoins démiurges et non pas seulement "rouages", créateurs libres et responsables dans la mesure où, habités par Dieu, les hommes sont capables de s'opposer à la fatalité et de faire advenir un monde nouveau chaque matin. Vaines paroles sous le soleil, me direz-vous à la suite de Qôhèlet ? Il ne s'agit pas d'éradiquer le mal, bien entendu, car ceux qui ont cédé à ce délire ont multiplié les maux par mille. Mais il est possible d'opter au jour le jour et à ras de terre pour la bienveillance contre la violence, pour la vie contre la mort. Loin de se dissoudre dans la vanité des vanités de l'Ecclésiaste, ce choix offre une lumière inédite chaque fois qu'un être naît ou renaît, chaque fois que le soleil se lève dans un cœur.
Oui, nous sommes tous, hélas, "plus ou moins bourreaux et victimes", et ce plus que jamais dans notre monde marchandisé à la solde des cyniques. Mais notre grandeur nous vient d'ailleurs, d'un au-delà du "système monstrueux", et vous avez raison d'invoquer ici la transcendance pour échapper au laminoir de notre société unidimensionnelle. Encore faut-il s'interroger sur ce que l'on entend par là. Pour ma part, je ne crois pas à la possibilité d'accéder directement et individuellement à la transcendance par la seule " foi qui sauve" chère à la tradition luthérienne stricte, ou à la faveur de savoirs réservés ou d'expériences mystiques exceptionnelles comme en proposent la gnose et l'ésotérisme... Ce n'est qu'au niveau où l'amour agit dans le monde que l'homme peut trouver la voie vers la transcendance, me semble-t-il. Tout se joue dans la relation, et hors d'elle je n'ai trouvé, dans ma propre vie, que solitude et orgueil stérile.(...)
Pour ce qui est de vos observations sur les rapports entre la pauvreté et les autres vertus, elles me paraissent importantes et recoupent diverses réflexions formulées par ailleurs. Je vais donc essayer d’y répondre de façon un peu approfondie – cf. « Pauvreté évangélique et justice sociale ». En une phrase, je dirai que la pauvreté sans la vertu de pauvreté n’est que malheur, et que la vertu de pauvreté sans le combat contre l’injustice subie par les pauvres n’est qu’illusion. Et pour terminer, je puis vous assurer que Pierre Vilain ne mérite pas le reproche que vous lui faites à la fin de votre message – peut-être ai-je gauchi sa pensée en la rapportant ?
Cordialement à vous, J.-M. K. |
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| Échanges se rapportant à « Oraison pour survivre aux cérémonies religieuses... » |
Courriel reçu le 1 novembre 2007
Bonjour,
À la lecture de votre article paru dans "Évangile et liberté", qui dénonce la désuétude, la platitude, l'idolâtrie de certaines cérémonies religieuses, je me suis fait la réflexion suivante :
Vous employez dans votre article à six reprises le terme "Seigneur" qui évoque pour moi un personnage enfermé dans un château fort, très autoritaire, entouré de fidèles vassaux et surtout de nombre de serfs pour subvenir à ses besoins, un peu paternaliste dans le meilleur des cas. Est-ce la personnification que l'on veut donner de Dieu en 2007 ? Ne serait-il pas temps de se débarrasser de ces anthropomorphismes moyenâgeux ?
Je ne crois pas non plus que le "Créateur" m'ait fourni mes cinq sens. Il s’agit là encore d’un terme douteux : voir le chapitre 2 de la Genèse – Dieu met de l'ordre, donne une signification aux choses et aux êtres, mais ne crée pas !
Alors, oui ! Changeons, actualisons, faisons-nous comprendre de tous, et débarrassons-nous de ce "décor vieillot qui suinte l'ennui"! (...)
Cordialement, Yvan Robert-Garouel |
Réponse (3 novembre)
Merci, cher monsieur, de votre message.
Vous avez raison de souligner le caractère impropre, pour désigner Dieu ou le Christ, de l'expression "Seigneur" que j'ai utilisée à six reprises ; et de rappeler que nos cinq sens – d'autres civilisations en comptent davantage ou moins – ne nous ont pas été attribués au sixième jour de la création par un Créateur conforme à ce que le catéchisme nous a appris. Non seulement le vocabulaire religieux est usé parce qu'on en a beaucoup abusé, mais surtout il est en grande partie issu de conceptions obsolètes au regard des connaissances contemporaines, et il continue à les véhiculer. De plus, il sert à asseoir des systèmes de pouvoir ecclésiastiques et profanes qui n'ont plus lieu d'être aujourd'hui. Il nous faut par conséquent veiller scrupuleusement au contenu verbal de ce que nous avançons pour rendre compte de la foi dans le contexte post-moderne.
Ceci étant dit sans réserve, je ne vais pas chercher à me justifier et encore moins à réintroduire par une fenêtre ce qui est à balayer par la porte. Je ferai cependant trois remarques.
L'oraison publiée par "Évangile et liberté" n'est que l'introduction d'une réflexion plus développée sur l'inadéquation actuelle du culte. Empreinte d'humeur et d'humour, c’est à dessein qu’elle a été formulée dans le genre littéraire des oraisons, de manière à interroger les adeptes de la liturgie traditionnelle. Mais, m'objecterez-vous, le développement qui la suit contient également des anthropomorphismes ! Et là, nous nous trouvons confrontés à une énorme difficulté.
Il ne suffit pas, vous le savez, de trier le vocabulaire, de remplacer certains mots par d'autres ou d'inventer des mots nouveaux pour produire un langage exprimant l'évangile pour notre temps. Les premiers chrétiens n'ont-ils pas déjà eu beaucoup de mal à dire la résurrection ? C'est la théologie tout entière qui est à repenser aujourd'hui, et il me semble évident que les textes bibliques ne suffisent pas à fonder cette entreprise – c'est pourquoi je suis moins sensible que vous à l'argument que vous tirez de Gen. 2, magistralement contredit par Gen.1,1...
Dernière remarque : à exiger une rigueur linguistique excessive, on risque de se faire des illusions sur ce que le langage peut appréhender et d'appauvrir jusqu'à l'essentiel du message - voire, à la limite, de ne plus pouvoir dire quoi que ce soit. Comment parler de Dieu si ce n'est avec les concepts et le langage des hommes ? Dans l'incapacité congénitale et irréparable d'embrasser le mystère de l'homme, et à plus forte raison celui de Dieu, tout ce que nous pouvons dire à leur sujet transite nécessairement par des formulations relatives, imparfaites et provisoires. La parole dépasse le langage qui la porte comme la poésie dépasse la grammaire ou la syntaxe, comme l'amour dépasse les définitions qui en sont données.
Bien que je partage votre souci de refuser le laxisme en matière de langage religieux et que je m'efforce de contribuer au renouveau qui conditionne la crédibilité de la foi auprès de nos contemporains, je cherche encore comment dire Dieu, le Royaume des cieux, et de nombreux autres mystères qui m'ont été transmis par le christianisme... C'est ensemble, en étant attentifs et créatifs en même temps que fidèles à la parole reçue, que nous ferons les progrès qui urgent, et je suis content de savoir que nous sommes de plus en plus nombreux à nous en préoccuper.
Très cordialement à vous, J.-M. K. |
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Autre courriel reçu le 1 novembre 2007
Êtes-vous en colère, l’ami Kohler ?
Il n’y a pas de quoi, à mon avis.
Cela fait des années que ma femme et moi lisons chaque matin un passage ou deux de la Bible – les textes du jour –, que nous allons au culte le dimanche, que nous faisons une prière d’intercession chaque soir pour ceux qui nous sont chers – famille, détenus, malades.
Pour sûr qu’il y a peu de moments aussi emmerdants que le culte, mais motus ! Ma femme s’en doute, mais ce ne serait pas sympa de le souligner !
Je sais que ma femme est heureuse que je sois à côté d’elle au temple. Elle passe assez de temps chaque jour en courses, cuisine, lavage pour que je lui donne avec joie une heure et demie le dimanche. C’est tout simplement de l’affection, ou de l’amour – depuis 59 ans ! Dans ces conditions, le culte ne menace ni ma foi, ni mon désir d’aimer, ni mes correspondances avec mes frères en taule... Avec un stylo-bille et du papier, je peux passer le temps sans trop subir ce qui ne m’intéresse pas...
Dans le fond, il me semble que chercher à l’extérieur de nous un dieu n’est pas du tout évangélique. Jésus n’a invoqué aucun dieu, et c’est à juste titre que les Romains, qui étaient de sacrés légistes, ont accusé les chrétiens d’être athées. Le « theos » grec et le « deus » latin ne sont que des êtres imaginaires dotés de pouvoirs exorbitants qui, comme les hommes et les animaux, sont difficiles à assouvir et se chamaillent sans fin... Aussi chaque personne doit-elle être libre de croire ce qu’elle veut. J’aime assez ce propos d’un ouvrier belge du début du siècle dernier : « Ne croyez pas en celui qui vous parle de dieu si son intention est de vous convertir. Si vous respectez toute croyance et pareillement celui qui n’en a pas, vous savez – malgré votre ignorance – bien plus que ce qu’il peut vous dire. »
Toutes les maisons où les croyants se rassemblent sont destinées à s’écrouler. Jésus n’a-t-il pas déclaré, à propos du célèbre Temple de Jérusalem, qu’il n’en restera pas pierre sur pierre, et cela ne s’est-il pas vérifié ? L’Afrique du Nord a été la première fille aînée de l’Église, à en juger d’après les nombreux Pères de l’Église qui ont pondu des textes dans son poulailler (...), mais il ne reste au mieux que des ruines là où il y avait des lieux de culte chrétiens. (...) Même les mosquées sont destinées à s’effondrer un jour... Est-ce une catastrophe ? Je ne le pense pas. Et si les lieux de culte de France sont obsolètes, qu’ils s’écroulent à leur tour (...) !
Si les protestants trouvent du réconfort à leurs cultes, cela me réjouit – idem pour les cathos à la messe. Et je vais même avouer à voix basse, pour finir, qu’on peut occasionnellement y glaner l’une ou l’autre réflexion profitable, et que la répétition des choses apprises permet parfois d’exprimer ce qu’on ne sait pas exprimer autrement... Mais pourquoi ne pas redéfinir les mots utilisés? Et pourquoi tant de bruit, tant de musique et de commentaires, alors que le silence est si rare et précieux aujourd’hui ?
À 86 ans, il me reste la joie de vivre, un regard affectueux sur nos concitoyens, un coup de main à quelques taulards rencontrés dans les dépotoirs de notre société (...). Mais, terrible info sur cette société, c’est dans des conteneurs en béton qu’elle enferme aujourd’hui ses déchets qui sont de plus en plus nombreux (...) !
Joyeusement, Jules |
Réponse (2 novembre)
Merci, cher ami, de votre message plein de verve.
Non, je ne suis pas en colère, rassurez-vous. Votre humour me réjouit, et je pense comme vous que le désir d'aimer et les initiatives qu'il inspire, au plan domestique comme au plan social, sont infiniment plus importants que le culte – la fin de mon "oraison" le dit clairement.
L'abnégation qui vous mène au temple aux côtés de votre femme vous honore..., ou plutôt, l’affection que vous lui témoignez ainsi est exemplaire. Mais avouez que c'est tout de même très emmerdant – pour elle et pour vous – de devoir régulièrement vous emmerder au culte, selon votre expression. Cela pourrait peut-être se passer autrement. Et d’ailleurs, vos remarques concernant ce que vous appelez le bruit de la musique et des commentaires montre que vous-même aspirez à plus de sobriété et de justesse dans les célébrations.
Vous avez raison de rappeler que Dieu n'est pas domicilié dans les sanctuaires, qu'il habite en chacun de nous, et que c'est surtout dans le service des autres – comme vos taulards – qu'on peut le rencontrer. Mais cela n'exclut pas le partage de l’espérance chrétienne avec d'autres croyants.
Que vous n'attendiez rien des offices, et apparemment pas grand-chose de la religion, relève d’un choix qui vous appartient absolument, mais cela n'oblige personne à adopter la même attitude minimaliste. Aussi admettrez-vous, j’en suis persuadé, que certains chrétiens soient désolés des célébrations et de la religion qu’ils sont obligés de subir, et qu’ils essayent de remédier dans la mesure du possible, moyennant un peu de réflexion et quelques initiatives, à la situation qui les accable.
Quand vous affirmez que Jésus n'a invoqué aucun dieu et omettez toute mention de son Dieu, vous me surprenez un peu. Car on trouve dans ses paroles maintes références au Dieu biblique qu'il appelait père, et à qui il s'est confié sans réserve tout au long de sa vie. De même votre allusion aux écrits des Pères de l'Église, que vous réduisez à du caquetage, me paraît-elle trop hâtive. Il est vrai que certains de ces textes ont été insignifiants et contradictoires, mais bien d’autres ont été d'une grande portée dans l'histoire de l'humanité et nous parlent encore. Le Dieu de Jésus était, comme celui qui a passionné la plupart des Pères de l'Église, très différent des dieux antiques dont vous parlez. Et d’une façon plus générale, j’ajouterai que si nous avons raison de nous méfier de tous les fanatismes comme l’ouvrier belge que vous citez, l’apport des autres peut être précieux, même pour apprendre quelque chose sur Dieu.
Que les temples et les églises soient tous condamnés à s'effondrer un jour est incontestable, et cela peut même être souhaitable quand ils deviennent inutiles. Mais êtes-vous certain que le christianisme n'a plus rien à apporter aujourd'hui, et que l'on doit y renoncer sans regrets ? Votre allusion aux « déchets » de la société contemporaine invite plutôt à résister à une évolution qui conduit à la ruine de l'humanité et de son environnement – la disparition de la foi chrétienne en Afrique du Nord n'a été que peu de chose en comparaison de la catastrophe qui menace. Alors, les athées que sont les chrétiens, du point de vue que vous évoquez avec juste raison, n'ont-ils pas vocation à se lever avec d'autres, athées et croyants, contre les idolâtries modernes ?
Je souhaite que votre tendresse pour les autres et votre joie de vivre vous portent encore de longues années. Et surtout, qu'il vous soit donné de les transmettre – ces vertus sont si rares aujourd'hui et leur transmission est si difficile.
Très cordialement à vous, J.-M. K.
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Échange de courriel (mars 2007)
Franchir le malheur et
Oraison pour survivre aux cérémonies religieuses... |
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Cher Monsieur Kohler,
J'ai lu vos deux textes avec intérêt, surtout celui qui aborde le problème du mal. Malheureusement je ne peux en faire qu'un commentaire succinct.
Tout d'abord, je dirai que c’est bien écrit ; mais je vois là un risque : le style force la conviction.
Pour le fond, je crois qu'il est tout aussi impossible de terrasser les faux dieux que de répondre au problème du mal. Ce qui n'enlève rien d'une part à la légitimité morale du combat, et d'autre part à l'importance de se confronter au problème de l'origine du mal. Je ne crois pas que cela encombre la conscience humaine, au contraire, car s'il fallait rejeter de nos préoccupations toutes les questions insolubles, c'est toute la théologie et, au-delà, toute la religion qui deviendrait superflue.
Pour ce qui est des célébrations : je crois que le décorum, la symbolique, le cérémoniel ne sont pas à bannir, car c'est risquer de banaliser le fait religieux, c'est la perte de l'âme. Je suis vivement frappé de voir par exemple dans la Burnkirch que le choeur est déserté par le prêtre qui s'est déplacé dans la nef au milieu des fidèles placés en cercle. Cela peut être sympathique dans le cadre de veillées de prières ou de partages d'évangile, mais ne doit pas être une règle cérémonielle.
Dieu s'est fait proche de l'humain en s'incarnant, mais il ne s'est pas totalement confondu avec lui. Il fut un temps où les cérémonies républicaines copiaient les rites religieux. Aujourd'hui l'Eglise est fortement tentée de faire l'inverse, jusqu'à importer l'applaudissement au cours des offices par exemple. Ça fait socialement branché, mais ça débranche l'homme de la transcendance.
Qu'il y ait des choses à changer, sûrement, mais vous savez fort bien qu'on ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres.
Au plaisir, Fabien Maeder
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Cher Fabien,
Comme vous, je pense qu'il est impossible de terrasser les faux dieux : l'argent et les plaisirs devenus des tyrans ne se laissent pas anéantir. Par contre, je crois qu'il nous est possible, à chacun, de rejeter ces faux dieux en refusant la tyrannie qu'ils exercent sur nos personnes - tout en continuant évidemment à apprécier à leur juste valeur l'argent et les plaisirs.
Que le problème de l'origine du mal soit une préoccupation fondatrice de l'humanité me paraît également incontestable : sans cette interrogation, la conscience de l'homme s'avachirait. En estimant que ce problème ne doit pas encombrer la conscience humaine, je me réfère au sens étymologique du mot encombrer - gêner la liberté de mouvement en occupant trop de place. Ce problème ne doit pas nous obséder au point de nous distraire du combat à mener contre le malheur.
Pour ce qui est du bon usage des questions insolubles, il faut d’abord préciser de quoi on parle. Si la théologie devait se résumer à n'être que la science des questions insolubles, je crois qu'elle n'aurait pas grand intérêt, et je dirais la même chose de la philosophie. En réalité, bien des questions théologiques et philosophiques peuvent être élucidées, et j'ajouterai que notre intelligence a vocation à explorer même les mystères qui ne sont pas à la portée de notre raison. Là où nos vues divergent peut-être, c'est que je renonce à demander à la raison - mais non pas à l'intelligence - de rendre compte de ce qui lui échappe irrémédiablement.
L'importance pour l'homme du symbolique et des pratiques cérémonielles est évidente, et je ne peux être que d'accord avec vous à ce sujet : il n'y a pas de culture possible sans cela, et donc pas de société humaine. Plus que tout autre domaine, la religion doit y recourir pour la simple raison qu'elle parle d'un au-delà qui ne peut être approché autrement. Les réserves que j'ai exprimées au sujet des cérémonials qu'affectionnent les Églises portent sur autre chose : sur l'inévitable perte de signification des langages qui se sclérosent, et qui finissent par se fossiliser à mesure que la vie les quitte en créant d'autres langues pour transmettre la parole.
Que la République ait copié les cérémonies religieuses de l’Église, et ce après que celle-ci eut elle-même copié les rites politico-religieux hérités du paganisme et des empires, cela prouve l’importance des rites et la difficulté à en créer de nouveaux sous des formes inédites – vous avez raison de le souligner. C’est un domaine où, comme par ailleurs en matière de culture, il serait naïf et destructeur de faire table rase du passé. Mais le matériel symbolique n'est pas neutre pour autant, et les rites empruntés au passé restent marqués par leurs fonctions antérieures. Les conservateurs (en politique comme en religion) sont très attachés au contrôle social qui peut s’exercer par leur médiation, et ce n’est pas par hasard que des athées – Charles Maurras entre autres – se soient montrés parmi leurs plus farouches défenseurs.
Enfin, pour ma part, je ne situe la foi chrétienne ni dans des démarches liturgiques qui relèveraient directement de l’ordre divin (tout en étant manipulées par les Églises à leurs fins propres), ni dans des pratiques plus ou moins ésotériques. Dès lors que Dieu s'est fait homme comme l'affirme la théologie chrétienne classique, et pas seulement proche de l'humain comme vous le dites, la transcendance s'est incarnée dans l'ordinaire et tout devient sacré. L'âme de la religion, pour reprendre votre expression, ne réside plus dans un sacré séparé réclamant un traitement d'exception, mais dans le cœur de l'homme et dans le monde. La vie tout entière peut devenir une célébration, avec des temps forts soulignés par une symbolique sans cesse à renouveler - sans nécessiter de pompe.
Bien cordialement à vous, J.-M. K
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Archives CCC |
Extraits d’un échange de courriel entre « Sceptiquot » et CCC (août 2002) |
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Bonjour,
Vieille et traditionnelle question qu’un croyant honnête ne peut éviter de se poser : pourquoi Dieu a-t-il voulu l'Homme ? Peut-on fuir cette interrogation sur la motivation divine ? Quelle hypothèse sensée peut-on envisager pour répondre ?
Cordialement,
Sceptiquot |
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Cher ami « Sceptiquot »,
Je sais que vous n'attendez pas de réponse à votre message, puisque vous seul pouvez répondre à votre question.
Permettez-moi cependant de vous suggérer ceci : interroger Dieu sur l'homme présuppose, paradoxalement, de croire en l'homme avant même de croire en Dieu... Les deux attitudes sont intimement liées : nous ne pouvons connaître Dieu qu'à travers nos relations aux hommes. C'est un sujet qui a été plusieurs fois évoqué dans les conférences que nous organisons (notamment par Gabriel Ringlet et Joseph Moingt).
Avec mes cordiales salutations.
Jacqueline Kohler, coordinatrice de CCC |
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Bonsoir,
Merci de votre réponse, mais c'est une façon élégante de vous dérober à la question.
« Reconnaître Dieu en chaque personne, le faire advenir dans notre monde à travers un amour qui s'investit au service des hommes, et participer ainsi à son œuvre continue de création et de salut », dites-vous.
Mais oui, je crois en l'homme. Ce qui m'attriste, c'est de le voir se boucher les yeux en se réfugiant dans des croyances rétrogrades et dégradantes...
En réalité, personne n'a d'explication sensée au problème du pourquoi de la création du monde et de l’homme par un Dieu. La seule explication que j'ai trouvée dans mes pérégrinations sur le Web, c’est l'Amour – c'est aussi la vôtre. Élégante façon de repousser le problème...
Qu'il est donc bon ce Dieu qui crée la gazelle pour le lion, et donne le cancer aux enfants, comme écrit Comte-Sponville dans son dernier livre (Présentation de la philosophie) ! Ne parlons pas de toutes les catastrophes naturelles, des famines saisonnières, des inondations, des tremblements de terre etc., de tous les malheurs du monde dont l'homme n'est en aucune façon coupable.
Comment vénérer ce créateur qui serait l'artisan de nos peines et l’unique responsable de nos douleurs ? Non, vous ne trouverez jamais d'explication valable pour en imputer la responsabilité à l'homme.
Et quelle justification apporter à la souffrance de nos frères les animaux ? Y avez-vous songé ? Peut-on leur refuser le droit aux sentiments ? Avez-vous vu cette séquence documentaire d'une maman singe gardant pendant des jours dans ses bras le cadavre d'un de ses petits ?
À propos d'animaux, nul ne peut, sans mauvaise foi, refuser d'admettre que nous sommes de la famille, les découvertes portant sur des millions d'années le prouvent indiscutablement. Alors, l’homme n’ayant progressé que graduellement, à quelle époque et à quel degré d'intelligence faut-il remonter pour le péché originel – responsable, paraît-il, de nos malheurs ? Avant même d'exister intellectuellement, l'homme était déjà coupable. Bouffonnerie !
Vous vous grisez d'une soi-disant magnificence divine... Hallucinés étaient les martyrs qui mouraient dans la joie au milieu de l'arène ! Consentants et délirants aussi, les soixante-quatorze victimes de la secte du Temple solaire décédées récemment en pleine euphorie ! Leur gourou, Di Mambro, s'est sacrifié pour eux, lui aussi, mais il n'est pas ressuscité, lui ; et d’ailleurs, s’il était réapparu, l’événement aurait annulé la valeur de son sacrifice et nous l’aurions assimilé à une farce...
Je serais désolé si vous preniez tout cela pour de la méchanceté. Si vous êtes heureux, « bienheureux » dans vos convictions, tant mieux pour vous. Je sais bien, « si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer » comme disait un autre grand sceptique. Mais nous pouvons être rassurés : l'homme croira jusqu'à la fin des temps, incapable de s'inventer des règles de vie, un humanisme intelligent. Amen...
« Il nous faut apprendre à vivre sans les dieux ; et tant qu'à vivre, efforçons nous de bien vivre, dans la paix, la joie et l'amour ».
Cordialement,
Sceptiquot |
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Cher ami anonyme,
Permettez-moi d'omettre le sobriquet de "Sceptiquot" que vous revendiquez. La dérision est une bonne auto-médication, mais il n'est pas bon d'en abuser en s'y enfermant.
Merci du développement que vous avez inséré dans votre dernier message. Bien que vous l'ayez emprunté à un autre contexte, il soulève des questions effectivement terribles concernant le mal et la mort. Aussi vieilles que l'humanité, elles sont toujours actuelles et aucune pérégrination sur le Web ne les résoudra.
Ces questions ne peuvent être éludées par personne, mais nul ne peut leur apporter de réponse. Il n'existe aucun savoir assuré à ce sujet, et les Églises ont fait beaucoup de tort à la foi en s’obstinant à vouloir expliquer l'inexplicable. L'unique réponse, pour les croyants, renvoie au paradoxe de la croix qui ne fournit ni explication ni justification. L'inverse de l'élégance et de la dérobade...
Vous avez bien raison d'être attristé par le caractère rétrograde et dégradant de bien des croyances religieuses. Et je vous rejoins sans réserve quand vous dénoncez les aliénations meurtrières dont les religions, y compris le christianisme, n'ont pas cessé de se rendre coupables. Mais outre que certains points de votre réquisitoire mériteraient un complément d'information, vous semblez vous arrêter à mi-chemin. Pour entrevoir la lumière, il faut parfois traverser bien des nuits.
Pourquoi tant de ressentiment ? Je ne vous soupçonne évidemment d'aucune méchanceté, mais je regrette un peu que vous me rangiez sans autre précaution parmi les « bienheureux » qui s'inventent un Dieu à leur mesure pour s'épargner les difficultés d'un « humanisme intelligent ». Et je vous assure que les conférences Culture et Christianisme visent autre chose que les bondieuseries et les mondanités.
Oui, cher ami, un point nous rassemble quoi que vous disiez par ailleurs, et c'est vraiment l'unique point qui importe. C'est ce que vous nommez l'Amour — un mot malheureusement si usé qu'il ne signifie plus grand-chose, comme le mot Dieu, fût-il introduit par une majuscule. C'est parce que cette foi ou cette espérance en l'amour subsiste, en dépit de tout, que nous pouvons nous sentir libérés de tous les dieux et de tous les démons, pour « bien vivre, dans la paix, la joie et l'amour » selon votre citation. Ne croyez-vous pas que cela seul mérite un amen ?
Je vous souhaite un bon dimanche et vous adresse mes cordiales salutations.
Jacqueline Kohler
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