Traditions et perspectives théologiques
   
 
 
 


 
Bloc-notes et ébauches
 
 
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Sous la nouvelle rubrique "Bloc-notes et ébauches", on trouvera des chroniques et des réflexions en cours d'élaboration.

Échanges se rapportant à : "Coutume de consolation ou pari sur l'avenir ? La Journée consistoriale à Storck"


Courrier de Bernard Libis, du 3 juillet 2010


Bonjour Madame,

J’ai lu avec grand intérêt votre article. J’apprécie le parler-vrai et vous en remercie. Je me sens interpellé et désire vous donner mon sentiment sur le sujet abordé. Je ne prétends pas avoir la vérité, mais j’ai aussi réfléchi à cette question.

L’engagement n’a lieu qu’en fonction des convictions. Les convictions découlent de ce que l’on a reçu, puis développé. Je précise que je me place au-delà du rationnel, au niveau d’une foi. Le monde actuel connaît d’une part de grandes difficultés (je vous cite avec plaisir). Ce monde a senti une évolution, s’est mis à douter. Le Dieu de Nietzsche est mort, cela entraîna une baisse de 70% de pratique en Europe dans ma génération, et cela continue. Ce monde a aussi acquis des connaissances, mais il les intègre encore peu. Malheureusement il se fourvoie dans des options très immatures. Permettez-moi d’aborder les dimensions qu’il importe, selon moi, de prendre en considération :

- La raison est très utile mais ne peut accéder à l’essence de l’être et à tous ses besoins, ni à l’essence de l’Être. L’étroit rationalisme fait encore pas mal recette, mais les gens sérieux savent qu’il est dépassé. Les arguments abondent. Les mathématiques, discipline échappant à toute contingence matérielle, sont « incomplètes, ou incohérentes » (Kurt Goedel). La notion de temps et d’espace de la physique classique ne peut s’intégrer à la physique quantique. L’astronomie moderne peut décrire le monde comme issu « d’un rien ». La neurobiologie montre aisément que le cerveau opère de façon déductive, mais elle ne peut trouver trace de la vie créative profonde, ni de celle de l'Être. Conclusion provisoire : l’humain n’a accès, ne peut comprendre et formuler que des vérités partielles et provisoires. Il serait utile que cela soit plus connu et qu’on se remette de temps en temps en cause, a priori à tous les niveaux.

- Les sciences humaines ont énormément progressé. On sait qu’il faut nouer avec l’être profond et accéder à la liberté intérieure. On sait qu’on a jeté le bébé avec le bain lors de la Révolution ; on a donné comme mission à l’Éducation Nationale de ne transmettre que du savoir, mais pas de valeurs ni de sens profond. Il en résulte des êtres avec un grave manque de structure psychique (15% des 17 ans en Allemagne, 30% à Hamburg), car hélas les parents ne font guère face de leur côté. Jeunes et vieux, en plus, et de nos jours, sont absorbés par 3 à 4 h de télé/ordinateur/jeux électroniques. Les jeunes ont trop peu de dialogue avec des personnes mûres, ils sont seuls pour construire leur identité… On zappe et on évite la profondeur (prof. Herzka).

- Les parents sont épris de consumérisme (c'est-à-dire épris d'avoir et pas d'être). Pourquoi n’ont-ils pas d’idéal plus élevé ? Ce qui est proposé ne les séduirait-il pas ? Sans idéal, on n’a pas de « rêve » dans lequel on peut se projeter. Blues et névrose se pointent.

- La neurobiologie nous montre que nous sommes dirigés en 1er lieu par le système limbique du cerveau et son souci essentiel de sécurité, et en 2ème seulement par le cortex. Des données profondes (foi incluse) peuvent nous influencer, mais dans certaines conditions seulement. Il existe une liberté, si elle est redéfinie, incluant le dit « inconscient » et le dialogue avec lui. Une des conditions est le management du corps, corps et esprit sont liés. Un poupon, par exemple, qu’on ne caresse pas physiquement, à qui on ne sourit pas, ne développe son « je » qu’avec énormément de retard. Sans participation (saine) du corps, pas d’humanité. Le Christ s’est incarné pour être homme. Une autre condition relève du dialogue, du temps, de la persévérance. En l'absence de ces conditions, il n’y a que des êtres déshumanisés, méfiants, sans sentiments, ne sachant pas les manager, ne sachant pas établir de relations : le phénomène de neurones miroirs ne se produit pas, l’autre reste un objet.

- La philosophie de l’Occident découle très largement de celle de Platon, ce n’est pas le cas de celle de l’Orient (que je connais peu, mais j’y ai vécu). Platon pensait qu’on peut tout déduire de la pensée, nul besoin d’expérimenter. Kant a cherché le compromis. Les existentialistes s’en sont démarqués à juste titre, les « philosophes de la nature » de même. Les autorités religieuses, peut-être sous l’influence de l’empire romain de Constantin, se sont laissé embarquer par l’approche platonicienne, cela se renforça au Moyen Âge. L’homme sous l’autorité (Empire et Église) a été coupé du divin, la réforme heureusement intervint. Mais la philosophie a trop peu évolué, elle rejette le numineux ; l’esprit à la Platon reste un idéal.

- L’art (musique, peinture…), les contes, la poésie parlent à notre être profond, via le système limbique (prouvé en neurobiologie/prof. Huether, Bauer), le « faire » également (un voyage à St Jacques de Compostelle a plus d’effets que la simple méditation).

Il importe de considérer les conséquences de ces données, je veux nommer :

- donner au corps sa juste place lors de la recherche de la totalité de l’être, et enseigner cela. La position de la femme (associée au corps), l’équilibre de l’homme (qui croit devoir nier son côté féminin, donc le relationnel) en bénéficieront, cela ouvre des chemins vers la totalité, au partenariat de la créature avec Dieu. Joie et énergie se libèrent…, ainsi que le plaisir à s’engager.

- ne pas parler seulement du « demander et vous recevrez » de l’enfant, pas seulement parler de rachat. Se limiter à cela, c’est infantiliser. Il y a encore une autre façon de lire la Bible : les humains ont à continuer la création, à se construire, à agir en allié de Dieu. Je souligne que certains juifs et certains orthodoxes (Annick de Souzenelle) plaident pour cette valorisation de l’être humain, seule crédible. Cette position ne nie pas celle de l’enfant, elle s’y ajoute. Y a-t-il paradoxe ? Peut-être, cela ne manque pas dans la Bible, mais au vu de nos limites, les paradoxes sont incontournables pour aborder la totalité. Comprises ainsi, la vie et la foi sont séduisants.

Merci de m’avoir lu jusqu’ici. Je ne suis pas théologien et ne maîtrise que certaines des disciplines évoquées. De plus, nous humains avons des sensibilités différentes. Mes propos ne relatent que des voies que j’explore, et peuvent être améliorés. Vos commentaires m’intéresseraient.

Cordiales et respectueuses salutations.

Bernard Libis

Réponse du 14 juillet

Cher Monsieur,

Submergée par de multiples retards à mon retour d’un voyage en Pologne et en Lituanie, je n’ai pas pu répondre plus tôt à votre lettre. Mais les perspectives que vous proposez me paraissent éclairantes et je vous en remercie. (...)

La réflexion amorcée dans mon texte était destinée au lectorat particulier des fidèles et des ecclésiastiques abonnés au "Ralliement protestant", et ce à partir des questions soulevées à l’occasion de la dernière journée consistoriale de l’Église réformée de Mulhouse. La réflexion esquissée dans votre lettre est d’une portée beaucoup plus générale, mais elle s’ancre pareillement dans le constat du dramatique décalage qui caractérise le discours et les pratiques religieuses au regard des réalités présentes. (...) Comme vous, je pense que les Églises ne peuvent pas continuer à distribuer leurs doctrines et leurs consolations en se dispensant de se remettre en cause par rapport au vécu contemporain : par rapport aux découvertes scientifiques, aux progrès technologiques, aux bouleversements sociaux, et aux interrogations éthiques véhiculées par cette évolution. Je suis convaincue que l’évangile nous enseigne une vérité indépassable, mais cela ne signifie évidemment pas que la Bible contient les réponses à toutes nos questions, et que les professionnels de la religion sont d’emblée les mieux placés pour résoudre tous les problèmes. L’implosion des structures ecclésiales devrait suffire à les en persuader...

Il serait trop long de discuter aujourd’hui en détail le contenu de votre lettre – les apports des sciences mathématiques et physiques, de la biologie et de la neurobiologie, et des sciences humaines entre autres. Mais sachez que, moyennant quelques réserves, je partage globalement vos observations. Quoique toujours relative, la raison procure à l’humanité des lumières nouvelles pour lui permettre de s’accomplir, bien au-delà du rationalisme étriqué auquel elle a été indûment identifiée. Loin de se réduire à Platon, même en Occident, la philosophie représente un effort de pensée d’une immense richesse à travers le monde, susceptible de nous libérer de bien des œillères, d’approfondir notre épistémologie et de nous révéler l’universel. Oui, la création artistique et la recherche spirituelle nous font découvrir des dimensions inattendues de l’homme, qui transcendent le passé et contribuent à façonner un avenir inédit.

Sans doute conviendrait-il d’ajouter aux points que vous avez abordés dans votre lettre les terribles problèmes que soulève de nos jours la suprématie de l’argent et la marchandisation du monde. Immense est la souffrance des plus humbles, et nous sommes tous – avec nos Églises bien entendu – plus ou moins complices de la violence que font régner les forces dominantes qui défendent les intérêts à court terme de l’Occident (pillages, guerres et terrorisme étatique ou contre-terrorisme entre autres).

Avec mes cordiales salutations,

Jacqueline Kohler

Courriel de Bernard Libis, du 14 juillet 2010

Chère Madame

Merci d'avoir bien voulu prendre ma lettre en considération. Je suis heureux de voir que les questions qui me préoccupent sont partagées par d'autres personnes.

Je conviens avec vous que la raison nous a libérés de bien des oeillères, c'est un outil très utile. J'ai voulu dire qu'au même titre que les sciences, la raison ne peut accéder à l'essence de l'être, encore moins de l'Être. C'est mon sentiment, tout en convenant que je ne suis pas un philosophe professionnel et que je cherche à m'enrichir dans cette direction (j'anime un cercle d'études dans ce sens à Bâle).

J'ai consulté "Recherche Plurielle" et vous dis un grand bravo. Y ayant trouvé mention de votre formation, peut-être dois-je vous indiquer la mienne : matheux d'origine - doctorat (en chimie) - spécialisation en chime médicinale (intérêt particulier pour le cerveau) - formation à l'économie à Harvard - et formation en psychologie à Zurich. Suis né en 1938.

Suprématie de l'argent : je vous rejoins totalement. L'économie est basée à tous les niveaux sur l'avoir, et non pas sur l'être. C'est le cas au plan mondial : il est éthiquement accepté que chaque pays poursuive son seul intérêt. En fait on va dans le mur avec cette approche. Il faut, selon moi, une politique planétaire de soutien aux pays en développement, non liée à l'intérêt d'un quelconque pays. Écologie et accès aux matières premières devraient aussi être traités de cette façon. Au plan personnel, avoir = immaturité/anxiété. Seule une spiritualité de bon calibre peut faire avancer les choses sur ce plan, la sagesse biblique a montré la voie, la psychologie le confirme. (...)

Cordiales salutations aussi,

Bernard

Réponse du 14 juillet 2010

Merci, cher Monsieur, des précisions que m'apporte votre réponse au sujet de votre parcours personnel et de votre réflexion.(...)

Je suis d'accord avec ce que vous dites de la raison qui se réduit au rationalisme. Mais je ne suis pas sûre que la raison ne soit que cela, ni qu'il faille séparer aussi radicalement l'intelligence de l'esprit et l'intelligence du cœur, et couper la raison de l'être. Ne constitue-t-elle pas, elle aussi, une dimension essentielle du vécu humain ?

Très cordialement à vous,

Jacqueline Kohler

Échange se rapportant à : "Divine blessure, Jacqueline Kelen, Albin Michel, Paris, 2005".


Lettre de Jacqueline Kelen, du 18 mai 2005


Cher Monsieur,

Je vous remercie de votre lettre ainsi que du compte rendu riche et précis que vous avez fait de mon livre « Divine blessure ».

D’évidence – et cela ne me gêne point -, vous abordez l’ouvrage d’un point de vue catholique, d’où votre méfiance à l’égard de « l’ésotérisme » (pour moi, cela équivaut à : « Le Royaume est à l’intérieur »), des « fous de Dieu » (qui, pourtant, témoignent de l’Amour infini), de l’Absolu Divin...

Je suis née dans cette religion, et avec le goût de me sentir aimée de Dieu (et du Christ). Mais je me suis éloignée de l’Église, de la pratique, sans pour autant les mépriser ni les rejeter : si peu de joie, si peu de silence, dans l’assemblée des "fidèles"... Et depuis je me questionne sur le rôle accordé à la Femme au sein de l’Église catholique, je me questionne non d’un point de vue féministe mais au nom de l’Éternel Féminin, de la Sagesse (que certaines femmes, telle la Béatrice de Dante, peuvent manifester). Je me demande où sont passées les prophétesses, écoutées et consultées par les papes (telles Hildegarde, Brigitte de Suède, Catherine de Sienne), où respirent les femmes mystiques (pas seulement dans les cloîtres)...

Je n’ai rien à ajouter ni à rectifier dans votre texte, puisqu’il est de votre appréciation. Simplement, il me semblait avoir bien insisté sur le thème de la compassion pour toutes les créatures à quoi mène la blessure au cœur, et sur l’humilité, l’effacement qui, pour moi, sont la finalité de la quête spirituelle. Mais surtout, j’espère que ce livre parle non de souffrance mais d’amour...

Bien à vous,

Jacqueline Kelen

Réponse du 21 mai 2005

Chère Madame,

Merci beaucoup de votre sympathique lettre qui me rappelle l'importance que vous accordez à la compassion (votre livre contient de si belles pages à ce sujet !) ainsi qu'à l'humilité et à l'effacement.

Ma note de lecture tout juste expédiée, je m'étais aperçu que je n'avais pas accordé au premier de ces thèmes la place qui lui était due, et avais ajouté ceci : "La tendresse (…) éveille une compassion sans limites pour toutes les créatures, même les plus insignifiantes en apparence, dit l'auteur". Quant au thème de l'humilité et de l'effacement, je ne manquerai pas de l'introduire dans mon papier si je me décide à trouver (est-ce bien utile ?) un journal ou une revue pour le publier.

En me gratifiant d'avoir abordé votre ouvrage "d'un point de vue catholique", vous avez fait rire à mes dépens ma femme qui est protestante… Sans doute n'avez-vous pas entièrement tort, puisque je reste autant que possible solidaire des chrétiens dont je tiens l'essentiel de ce que je crois. Mais, comme vous et pour de semblables raisons, je me suis aussi éloigné de l'Eglise en matière de doctrine et en pratique. Quelle misère aujourd'hui en ces demeures qui ont vu naître et ont abrité tant de vie et de richesses à travers les siècles !

Je vous rejoins à propos de l'ésotérisme et des fous de Dieu tels que vous les définissez, en amont de l'acception désormais commune de ces termes. Cependant, en reprenant le sens étymologique du premier, je dirai que la vie intérieure se nourrit plus de nos engagements parmi nos semblables que de quelque gnose que ce soit - conviction relevant de mon vécu plutôt que de mon supposé catholicisme… L'histoire me paraît cruciale ; vous-même regrettez à juste titre la disparition des grandes prophétesses.

Cordialement à vous,

Jean-Marie Kohler


 
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