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Bloc-notes et ébauches |
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Sous la nouvelle rubrique "Bloc-notes et ébauches", on trouvera des chroniques et des réflexions en cours d'élaboration. | Interview accordée à la revue « Les Réseaux des Parvis »,
à paraître dans le n° 53 (1)
L’Évangile au rythme des hommes
La Parole demeure, les Églises passent
Olivier Abel
Philosophe, professeur d’éthique politique à la Faculté de Théologie Protestante de Paris
Que pensez-vous de la subversion des formes traditionnelles du protestantisme par les Églises évangéliques d’obédience pentecôtiste qui progressent partout ?
Ces Églises renvoient aux difficultés résultant d’une précarisation qui touche l’ensemble de la planète. L’ordre du monde est bouleversé par une profonde mutation des structures et des idéologies économiques, politiques et culturelles. Toutes les institutions en sont affectées, et notamment les grandes Églises trop habituées à s’imaginer inaltérables. Livrés à ces changements, les individus se trouvent d’autant plus déstabilisés qu’ils sont socialement plus fragiles. La religion apparaît alors comme une planche de salut aux personnes et aux catégories sociales les plus malmenées, comme un refuge capable de les sauvegarder. Réduite à sa forme la plus élémentaire, décrochée du passé et véhiculée par les émotions du vécu immédiat, cette offre religieuse répond aux manques qui taraudent les pauvres, leur offrant consolations et solidarité dans un cadre communautaire très structurant. J’ai observé cela au Brésil, au Congo et en Corée, mais la même chose se produit chez nous dans les colonies ethno-religieuses de nos banlieues et dans les milieux défavorisés en général. Je dirai qu’il s’agit d’une religion de naufragés, de rescapés, d’une religion de survie qui mérite d’être respectée à ce titre en dépit de ses carences et de ses fréquentes outrances.
Ce courant religieux a-t-il vocation à se substituer aux Églises traditionnelles sans autre forme de procès ? Ce serait une erreur et une faute de lui accorder le monopole de l’évangile et de minimiser ce que le protestantisme historique – comme le catholicisme de son côté – peut et doit encore apporter au christianisme. Déterminées par les urgences qui assaillent leurs fidèles, ces nouvelles Églises n’ont pas en elles-mêmes les ressources nécessaires pour assumer leur inscription dans le monde, ni pour atteindre une stabilité propice à une transmission durable du message évangélique. Fragiles embarcations surchargées de laissés-pour-compte, de boat people pourrait-on dire, elles ont besoin d’être aidées pour créer des lieux habitables dans la durée. Que leurs tendances charismatiques se doublent souvent de fondamentalisme met en évidence la précarité contre laquelle elles se battent sans avoir les moyens d’y remédier. Sans racines face aux fluctuations du monde, elles arriment leurs néophytes et born again à des doctrines aussi insubmersibles que des bouées de sauvetage. Les grandes Églises ont là un rôle fondamental à assurer en manifestant et en partageant ce qui leur a permis de traverser les siècles. À savoir : la foi en une vérité tissée d’histoire et cependant toujours à chercher, sous la houlette d’institutions qui organisent cette recherche en se référant au chemin déjà parcouru et en autorisant les débats contradictoires que suscitent les situations nouvelles.
Mais où en sont les grandes Églises dans notre monde sécularisé et pluraliste, entre la chrétienté qui a disparu et un avenir émancipé de la religion ?
Je me reporterai ici au penseur protestant Ernst Troeltsch mort en 1923, philosophe, théologien et sociologue allemand proche de Max Weber, qui a longuement analysé l’évolution des religions dans la modernité. Il distingue trois modalités de l’Église : la secte qui sépare, l’organisation traditionnelle qui unit et donne son visage coutumier à la religion, et la forme mystique qui advient par delà les appartenances institutionnalisées. Ces trois modalités peuvent se succéder dans le parcours des sociétés comme dans celui des individus, mais il arrive qu’elles cohabitent plus ou moins dans les flux et reflux de la vie personnelle ou collective – non sans paradoxe parfois. En général, les commencements se caractérisent par un mouvement de rupture, de séparation et de forte revendication identitaire. Vient ensuite le moment de pérenniser l’organisation religieuse en tant qu’institution capable de partager ses valeurs et de les transmettre au monde. Et, pour finir, survient une expérience plus vaste qui est d’ordre mystique et se passe des institutions, débouchant sur l’effacement de toutes les cloisons et séparations. La protestation initiale et le développement ultérieur se dissolvent dans la communion. Il y a des étoiles naissantes, des étoiles au zénith de leur rayonnement, des étoiles qui meurent et se répandent en poussière dans le cosmos, tel est aussi le destin des religions.
Personnellement, j’ai tendance à penser que la religion va mourir en Occident. Mais loin d’être pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et décuple mon espérance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivées au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se réjouir de ce qu’elles ont globalement réussi à apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle à leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystérieuse de la création et de l’histoire : même les échecs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. Si les vagues des océans pouvaient nous enseigner l’humble simplicité qui préside à leur succession, bien des choses nous paraîtraient moins tragiques.... ! Mais, me direz-vous, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Nous connaissons tous des paroisses qui se détruisent en se crispant obstinément sur les formes héritées de la religion, qui étouffent la vie en voulant la conserver sous l’autorité des anciens qui démobilisent les jeunes en usurpant leur place. La subversion évangélique nous invite à délivrer ces paroisses et nos Églises de leurs obsessions de survie, à libérer les consciences et les structures pour les ouvrir à l’Esprit qui n’est jamais à court de propositions novatrices.
Si la religion est en train de mourir sous ses formes anciennes, quelles sont les conversions qu’il apparaît souhaitable de mettre en œuvre dans les Églises pour préparer l’avenir ?
Au risque de paraître paradoxal, je dirai d’abord que le protestantisme devrait commencer par revenir à la radicalité antireligieuse des intuitions fondatrices de la Réforme. Rejetant l’infantilisation qu’affectionne la religion pour se doter de fidèles soumis, les réformateurs du XVIème siècle ont résolument voulu éduquer le peuple, lui apprendre à lire la Bible en vue de lui donner accès à l’autonomie de la conscience. Alors que notre rapport à la mort hypothèque notre vie et pervertit notre piété sous l’influence persistante de craintes païennes, Jean Calvin ne s’est pas préoccupé de son salut et a demandé que son cadavre soit jeté à la fosse commune, cousu dans un drap dépourvu de toute marque distinctive. À la grâce de Dieu… En pratique, le protestantisme ultérieur a couramment substitué la primauté du péché à la suprématie de la grâce, et ravalé la foi au niveau des œuvres en cultivant le souci individuel et obsessionnel de la condamnation et du salut. Que de promesses non tenues, que de richesses enfouies sous les sédiments de l’histoire ! Mais il est clair que l’avenir ne se lit pas dans le passé, et qu’il nous faut aujourd’hui répondre à des questions qui ne se sont posées ni à Jésus, ni à François d’Assise, ni aux protagonistes des réformes du XVIème siècle.
J’évoquerai ici la question cruciale de la vérité que l’herméneutique moderne renouvelle avec bonheur. Après que la théologie eut longtemps revendiqué le privilège exclusif d’énoncer le vrai, la compétition survenue entre la science et la religion à l’époque de la Renaissance a eu des conséquences désastreuses qu’il faut surmonter sans délai pour entrevoir la mystérieuse richesse des textes. Là comme ailleurs, la voie de l’évangile est celle du renoncement aux assurances et de l’humble recherche. Quand mes étudiants relèvent les écarts qui séparent et opposent parfois les textes bibliques, quand ils découvrent que la compréhension du monde et la vision de Dieu varient considérablement selon les écrits proclamés normatifs, ils réalisent que la vérité ne se dévoile que par ses facettes, débordant tous les cadres y compris le canon des Écritures. Ainsi leur est-il donné de pouvoir s’émerveiller d’une vérité plus vaste que tous les savoirs - englobant le passé, le présent et anticipant sur l’avenir -, et d’accéder ainsi à un rapport à la vérité ouvrant sur l’espérance. Cet horizon est aux antipodes des fondamentalismes qui, toujours et partout, guettent la religion et tentent les Églises. Il nous faut reconnaître notre condition plurielle et en admettre jusqu’au bout les conséquences – la dérangeante et féconde altérité.
Autre dimension majeure de la religion, les rites soulèvent des problèmes plus difficiles à résoudre que ceux, d’abord théoriques, concernant la vérité. Ils constituent des morceaux de langage qui relèvent de l’enfance enfouie au plus profond de chacun – habitudes fortement empreintes d’affectivité, souvenirs aussi insaisissables que prégnants qui rappellent des ambiances, des gestuelles, des musiques, des odeurs, etc. L’individu qui se prétend entièrement émancipé à cet égard dénie et refoule une part essentielle de lui-même. Inversement, celui qui se complaît dans les souvenirs de son enfance au point de s’y engluer se condamne à ne jamais pouvoir accéder à sa liberté. Mais pourquoi ne serait-il pas possible d’inventer des voies respectant les exigences modernes de l’adulte responsable sans pour autant négliger la part d’enfance et ignorer ce qui a marqué ses origines ? La complexité de ces questions invite à la modestie et au pragmatisme : ne compte finalement que ce qui permet à chacun de vivre sa foi en esprit et en vérité sans omettre de la partager. Ce constat me porte à préconiser un espacement des cultes classiques au profit d’autres formes de rencontres à inventer, et la reconnaissance officielle de la double appartenance confessionnelle des fidèles protestants et catholiques de manière à favoriser le dépassement des clivages actuels.
N’est-ce pas en essayant de changer le monde au nom de l’évangile que les chrétiens changeront leurs Églises et feront advenir le christianisme de demain ?
Oui, c’est notre rapport au monde que nous devons convertir en priorité. Et là s’impose d’emblée un constat radical et universel : nous ne sommes que des humains et non des dieux, vivant au sein d’un monde fragile au rythme d’une histoire qui emporte tout pour sans cesse créer du neuf dans le sillage de l’ancien. Il nous faut accepter notre vulnérabilité et celle de la nature, reconnaître le caractère fugace de nos existences et de nos institutions. Mais le constat que toute vie est éphémère la rend particulièrement précieuse et interpelle notre responsabilité : nous devons nous protéger les uns les autres, protéger notre patrimoine commun et respecter les règles qui nous permettent de vivre ensemble. Face à la marchandisation qui détruit la nature et exacerbe la violence entre les hommes, il faut d’urgence transformer nos modes de consommation. Ce n’est pas seulement pour des raisons économiques que nous devons changer nos habitudes alimentaires ou nos comportements en matière de déplacement, c’est pour devenir plus humains et pour humaniser toute la création et sauvegarder la vie.
En dénonçant les faux-dieux et l’idolâtrie, l’évangile prescrit trois grandes ruptures qui sont susceptibles de désaliéner l’homme contemporain : rompre avec les rêves du pouvoir, avec la compulsion à la propriété, et avec ce que j’appelle la complaisance culturelle. Quand Jésus affirme « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », il reconnaît au champ politique une autonomie légitime, mais surtout il brise toutes les visions théocratiques. Aucun pouvoir humain ne peut s’identifier au pouvoir divin, aucune instance politique ne peut se substituer à Dieu pour exercer la violence en son nom et se faire adorer. Mais le nouveau veau d’or qui asservit aujourd’hui l’humanité est érigé par la religion du marché. Contre lui, il ne suffit pas de se déclarer anticapitaliste, il faut se battre pour placer effectivement l’homme au centre des préoccupations sociales et politiques, et en payer le prix. « Plus un sdf à la rue ! » : pourquoi différer, en invoquant son coût, un engagement aussi impératif qui pourrait être d’une portée exemplaire et impulser d’autres initiatives ? En troisième lieu, je dirai qu’il faut rompre avec le conformisme mortifère qui étouffe notre société. Avec les artistes et les poètes qui percent dans les murs de la bienséance des brèches ouvrant sur l’inédit et l’avenir, il faut retrouver la parole et la rendre aux gens, oser le scandale en se risquant sur des chemins inédits. Comme l’écrivait Emerson : « Je fuis père et mère, femme et frère lorsque mon génie m’appelle. J’écrirais volontiers sur les linteaux de la porte d’entrée: Caprice. J’espère du moins que c’est quelque chose de mieux qu’un caprice, mais nous ne pouvons pas passer la journée en explications ».
Au fond, et sans du tout nier le tragique de la vie, l’immense souffrance des hommes et la cruauté de leurs échecs, je crois qu’il est sain de percevoir le monde comme un théâtre où le comique de nos prétentions et quiproquos nous invite à l’humilité. Que savons-nous et que pouvons-nous savoir de l’absolu et de l’éternel ? Que pouvons-nous imposer à autrui au nom de Dieu ? Nous passons notre temps à parler de choses dont nous ignorons l’essentiel, à usurper des pouvoirs qui ne nous appartiennent pas, à nous contredire dans notre propre existence et entre nous. Est-ce à dire que tout doit être relativisé ? Assurément non, et c’est même le contraire que nous enseigne cette évocation. C’est parce que nous avons vocation à cheminer dans la vérité qu’il nous faut la respecter absolument et renoncer à la travestir dans des formes chosifiées pour en user à nos propres fins. C’est parce que les institutions constituent l’indispensable cadre de notre existence personnelle et collective qu’il nous faut en prendre soin sans nier leur fragilité et leur nature passagère, ni en faire des instruments de domination. La Parole, parmi les humains, a pris dans des formes de vie différentes, et s’il y a un temps pour protester, résister, dissider parfois, aménager des camps de toiles dans la nuit, il y a aussi un temps pour construire des espaces qui soient des théâtres accueillants pour nos communautés, apte à donner un cadre à la suite des réinterprétations de l’évangile, et enfin il y a un temps pour s’effacer afin que le monde puisse continuer à renaître.
Propos recueillis par Jean-Marie Kohler
(1) Ce numéro comprendra un dossier intitulé La subversion évangélique. Pour découvrir la Fédération des Réseaux du Parvis, visitez le site : www.reseaux-parvis.fr. Pour vous abonner à la revue, contactez : temps.present @wanadoo.fr (20 euros par an)
| Face au nucléaire, quel monde voulons-nous ?
Interview accordée par Jean-Claude Guillebaud à la revue
Les Réseaux des Parvis
à paraître dans le n° 52 (1)
Parvis : L’importance accordée au nucléaire civil et militaire n’est-elle pas un des révélateurs les plus parlants de la logique qui gouverne l’évolution du monde contemporain ?
Jean-Claude Guillebaud : Les enjeux de l’énergie atomique me sont apparus cruciaux dès le début des années 70 quand j’ai couvert, pour le journal « Le Monde », les premières grandes manifestations antinucléaires. Au forcing entrepris par EDF pour convaincre les Français de la nécessité du tout nucléaire s’est vite opposée, résolument non violente et d’emblée transnationale, une puissante résistance citoyenne. J’avoue avoir été séduit par la clairvoyance, la générosité et le courage de celles et ceux qui, comme Solange Fernex, ont lancé cette contestation à Marckolsheim et Fessenheim sans craindre de s’exposer aux coups et à d’éprouvantes grèves de la faim. À la même époque (en 1973), j’ai suivi pour « Le Monde » le « Commando de la Paix » dépêché en Polynésie française par Jean-Jacques Servan-Schreiber pour tenter, avec le général Pâris de la Bollardière entre autres, de gêner les essais atomiques en cours à Mururoa.
Devenu l’ami et l’éditeur de Jacques Ellul après avoir été son étudiant à Bordeaux, j’ai très tôt adhéré à sa critique de la logique technicienne qui, selon lui, détermine une folle fuite en avant de notre civilisation. De fait, à la pointe de la technoscience, les activités liées à l’industrie de l’atome refaçonnent imperceptiblement et en profondeur la société. La croissance de la consommation d’énergie est a priori considérée comme nécessaire et possible de façon illimitée et généralisable. Au plan politique, le nucléaire a fini par jouer un rôle clé jusque dans l’organisation de l’État, servi par une sorte de cabinet noir qui reconfigure les rapports de force au profit des lobbies qu’il représente. La pratique du secret contribue à l’émergence de structures foncièrement antidémocratiques, voire policières et totalitaires. Contrairement à ce que l’on se plaît à faire croire, le problème du nucléaire ne réside pas d’abord dans le retard des remèdes attendus de découvertes scientifiques nouvelles, ou dans les difficultés techniques et économiques que rencontre le projet de substituer des énergies renouvelables à l’énergie atomique. Il réside dans la perversion du modèle de société et des pratiques sociales qu’induit l’atome, et dans la nature même de cette énergie.
Les partisans du nucléaire parlent des dangers de ce secteur comme on parle des dangers de la route, ne se souciant que des précautions à prendre face aux risques immédiats. Mais loin d’être localisés et momentanés, les périls que véhicule l’atome peuvent affecter de vastes régions, voire la planète entière, et peuvent se répercuter sur des siècles, voire hypothéquer l’avenir de l’humanité. Il faut donc intégrer, quand on réfléchit à cette question, une rupture phénoménale de la temporalité humaine. Et, du même coup, l’énormité sans précédent de notre responsabilité. Banalisé, le nucléaire est projeté dans des perspectives de confort puissamment médiatisées, cependant qu’est occultée l’obsession du profit à court terme qui le commande. Voulez-vous revenir à la bougie ou à la lampe à huile, nous dit-on, voulez-vous enlaidir nos horizons avec des forêts d’éoliennes ? Scandaleux chantage qui fausse à dessein toutes les données du problème. Sans même parler de la menace de prolifération de l’armement atomique à la faveur du nucléaire civil, le drame survenu à Fukushima nous remet face à l’essentiel : la vie humaine et la nature sont sacrifiées aux intérêts des opérateurs privés auxquels est déléguée l’exploitation de l’atome. C’est le règne du mensonge, de la manipulation et du racket.
P. : D’où émergent les forces opposées aux politiques dominantes qui, amnésiques des drames du passé et aveugles aux périls actuels, divinisent le progrès ?
J.-C. G. : La résistance populaire qui se lève rappelle ce propos de Friedrich Hölderlin : « Les peuples somnolaient mais le destin prit soin qu’ils ne s’endormissent point ». Un peu partout surgit, en marge des institutions traditionnelles, un mouvement de fond qui conteste les structures, les institutions et les idéologies en place, qui se rebelle contre le désordre social établi présenté comme l’unique et ultime ordre possible. Des projets alternatifs s’élaborent et sont expérimentés avec enthousiasme dans les domaines les plus divers. Certaines propositions des altermondialistes, comme la taxation des transactions financières internationales, sont de mieux en mieux accueillies. Le printemps arabe a balayé de puissantes dictatures longtemps soutenues par l’Occident. Quoique composite et fluctuant, ce mouvement se renforce, débordant les syndicats, les partis politiques, les Églises et les frontières. Les argumentaires officiels se disloquent, le savoir des grands experts se révèle aussi incertain que péremptoire, les discoureurs politiques sont discrédités. Après avoir été érigée en rationalité indiscutable et universelle, la raison calculatrice est désormais accusée d’aveuglement : elle mène droit à la ruine en ignorant que les seules valeurs décisives, celles qui fondent l’homme et sauvegardent la vie, ne se prêtent à aucune comptabilité.
De nouveaux espaces de réflexion, de parole et d’action s’ouvrent. L’arrogance scientiste qui dressait autrefois d’infranchissables barrières entre les savants et la masse prétendue ignorante est démystifiée. Le discours d’intimidation qui accusait systématiquement d’incompétence quiconque n’était pas du sérail n’est plus ni accepté ni pertinent. Il est manifeste que les monumentales erreurs d’analyse commises au cours des dernières années par les économistes les plus renommés de la planète imposent la modestie. L’exaltation du désintéressement de la science n’est plus de mise après les scandales du sang contaminé ou du Médiator qui ont montré que l’appât du gain finit par gouverner la technoscience elle-même. De leur côté, comment les spécialistes du nucléaire pourraient-ils encore avoir le verbe haut après la terrifiante et irrémédiable catastrophe survenue au Japon ? En débattant entre eux de ces problèmes au sein de chaque discipline, les scientifiques découvrent qu’il s’agit en fin de compte de questions « culturelles » autant que scientifiques, et qui débordent leurs compétences. C’est une bonne nouvelle pour la démocratie : tout un chacun est convié à comprendre les enjeux des grandes décisions qui engagent l’avenir et à en assumer la responsabilité.
Il me plaît de noter ici que beaucoup de chrétiens se révèlent d’un dynamisme exemplaire sur les fronts qui contestent l’hégémonie du système ultralibéral, principal thuriféraire de l’atome considéré comme un moteur indispensable pour perpétuer l’ordre dominant. Ils dénoncent la marchandisation du monde et la violence qui en est le corollaire, et ils essayent de remédier à l’injustice dont souffrent les plus vulnérables parmi nous et ailleurs. Leur fidélité à l’évangile ne s’embarrasse pas de l’attitude souvent timorée des institutions ecclésiastiques, voire du désaveu dont ils font parfois l’objet. Sans forcément s’afficher comme tels, les chrétiens sont présents dans les grandes ONG humanitaires comme Attac, Amnesty International, ATD Quart Monde. Le christianisme a ses propres organismes d’intervention qui font un travail remarquable, comme le CCFD-Terre Solidaire. Et je crois important de relever que l’immense majorité des chrétiens se sent directement concernée par les initiatives prises pour faire advenir un monde plus solidaire et plus fraternel à travers les restos du cœur, les banques alimentaires, et de multiples petites ONG. J’ai toujours pensé que c’est là que s’inventent le monde et la démocratie de demain.
P. : Pour sauvegarder l’homme et la création, les visées humanistes et religieuses sont-elles toutes interchangeables ou existe-t-il une spécificité du message évangélique ?
J.-C. G. : Parachevant la tradition prophétique d’Israël, le message évangélique a changé la face du monde. En voici quelques caractéristiques en rapport avec la question qui nous occupe. L’homme a le devoir de prendre soin de la création que la Bible déclare tout entière chère à Dieu, ce qui exclut le droit d’en abuser et de se risquer à la détruire. Bien commun de l’humanité, les richesses de la terre ne sont pas destinées à des minorités sociales, ethniques ou nationales pour leur jouissance exclusive, mais la foi invite au partage dans le cadre d’une frugalité située aux antipodes de l’avidité consumériste. Plus strictement évangélique, et dévoilement du mystère de l’Incarnation, est l’identification de Dieu aux victimes de l’injustice des hommes, et notamment aux laissés-pour-compte de la société actuelle. On voit que ces considérations ne sont pas étrangères à la problématique du nucléaire, à la compétition stimulée par l’atome pour le contrôle des richesses et du pouvoir au mépris de l’idéal de partage fraternel et de respect de la nature. Ce qui est attendu des chrétiens, c’est un effort de lucidité et une réelle audace prophétique.
Mais la foi chrétienne n’a aucun monopole et doit se garder de tout triomphalisme. « Le vrai dialogue commence quand j’accepte l’idée que l’autre peut être porteur d’une vérité qui me manque » a dit l’évêque d’Oran Pierre Claverie peu avant d’être assassiné par des islamistes. Une parole magnifique dont on retrouve l’écho dans le testament spirituel de Christian de Chergé, le prieur des moines de Tibhirine. Il ne s’agit pas de « tolérer » la religion et la personne de l’autre en se murant dans sa propre vérité, mais d’accueillir la part d’humanité et de mystère que l’autre porte en lui d’une façon unique. Le philosophe Cornelius Castoriadis, qui n’était pas chrétien, avançait l’image suivante : « Toute croyance est un pont jeté sur l’abîme du doute ». Un « pont » pour aller vers l’autre, « jeté » pour signifier le caractère décisionnel de l’acte de foi, et « sur l’abîme » pour indiquer que le pont ne supprime pas le doute mais nous permet de l’enjamber. J’ajouterai qu’il existe de multiples ponts pour enjamber nos abîmes, de multiples religions et philosophies recourant à des concepts et des moyens différents pour atteindre le même but, et que les pontonniers ont tous vocation à s’entraider. Défendre ensemble l’homme et la vie contre les projets totalitaires de maîtrise du monde s’avère d’une urgence prioritaire.
Rappelez-vous le Bernanos des « Grands cimetières sous la lune », et François Mauriac, et l’engagement des chrétiens contre la guerre et les tortures en Algérie. Ces témoins ont marqué leur époque. Où en sommes-nous aujourd’hui ? De semblables combats s’imposent contre le cynisme, le vol et le mensonge. Or je suis frappé par le critère qu’utilise l’INSEE pour mesurer le moral des Français : l’envie d’acheter ! C’est insensé. Le désir de consommer n’est-il pas plutôt l’indice d’un état morbide ? Consommez pour soutenir la croissance et faire tourner la machine, clame-t-on, devoir de citoyen ! Mais n’omettez pas de restreindre vos dépenses et de rembourser vos dettes, est-il clamé en même temps ! Injonction paradoxale, disent les psychanalystes... Les nantis s’enrichissent en spoliant les autres, et ils distribuent des crédits en contrepartie de cette spoliation jusqu’à étouffer par l’endettement ceux qui en bénéficient. La crise financière n’est qu’un pan d’une crise qui est globale, et il est clair que le nucléaire relève de la même boulimie et met en évidence les mêmes contradictions. Face à cela, l’évangile n’est pas neutre : ce n’est pas d’énergie que nous avons le plus besoin, mais d’un vivre ensemble respectueux de tous et de l’environnement.
P. : Entre les contraintes de la situation socioéconomique présente et les impératifs non négociables de l’éthique évangélique, quelle société voulons-nous et comment la bâtir ?
J.-C. G. : Je dirai d’abord que personne ne sait ce qui va arriver dans les prochains mois ou les prochaines années, ce que deviendront l’euro et l’Europe par exemple. Une chose est sûre par contre, c’est que nos privilèges de rentiers du monde ne perdureront pas. Nous sommes entrés dans une phase de stagnation, et plus vraisemblablement d’appauvrissement relatif. Le dynamisme des pays émergeants et les revendications de l’hémisphère sud entraîneront une redistribution des richesses qui se fera inévitablement à nos dépens. Mais est-il vraiment dramatique qu’une société qui s’est enrichie de 4 ou 500% en quelques décennies, à la faveur et dans le sillage des trente glorieuses, s’appauvrisse de 10% pour permettre à d’autres d’améliorer leur niveau de vie à leur tour ? En cas de guerre ou de catastrophe naturelle, en période de grande dépression et même d’une façon plus générale, toutes les sociétés sont capables de sacrifices bien plus grands, mais à la condition qu’elles connaissent un minimum de cohésion sociale.
Or cette cohésion ne saurait exister sans un minimum de justice sociale, et force est de constater que nous vivons dans une société où les inégalités ne cessent de s’aggraver. Alors que les revenus des plus riches ont connu une croissance exponentielle, plus de huit millions de Français vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté avec moins de 950 euros par mois. Demander des sacrifices à ceux qui se sentent déjà sacrifiés ne peut entraîner que l’incompréhension, le refus et la révolte, et les scandales provoqués par la collusion entre le politique et les affaires exacerbent ces attitudes de rejet. Profondément ébranlée par les ententes occultes entre les décideurs économiques et politiques, notre époque est devenue vulnérable aux extrémismes de droite et de gauche qui menacent la démocratie. Là où vient à manquer la confiance, la cohésion sociale s’effondre, et la société tout entière avec elle. La crise financière n’est-elle pas d’abord, dans une large mesure, une crise de confiance ? Même les Églises souffrent de ce mal. C’est dans tous les domaines, y compris celui du nucléaire de toute évidence, que la confiance est foulée aux pieds. Pourquoi cette situation et comment en sortir ?
Le monde vit en ce moment une mutation gigantesque, d’ordre à la fois technologique, économique, géopolitique, écologique. Bien plus profonde que celle qui a marqué la fin de l’empire romain ou la Renaissance, cette mutation s’avère d’une ampleur comparable, d’après Michel Serres, à la révolution néolithique. Le vieux monde est sur le point de disparaître et un monde nouveau est en train de naître, que nous avons du mal à déchiffrer parce que nous n’en avons pas encore les clés. Est-il surprenant, dans ces conditions, que toutes les institutions du vieux monde soient en crise - l’économie et la finance, le politique et la démocratie, la justice et l’éducation, la religion et les Églises ? Comment pourrait-il en être autrement ? Cette crise est aussi grave qu’incontournable, sans retour en arrière ni restauration possibles, et elle nous rend forcément anxieux. Mais participer à l’enfantement de ce monde nouveau est une aventure prodigieuse, la plus passionnante qui soit. Tout est à réinventer. Et là, notre problème n’est pas tant celui des potentialités énergétiques de l’atome que celui des valeurs de la société que nous voulons bâtir pour sauvegarder l’humanité de l’homme.
Propos recueillis par Jean-Marie Kohler
(1) Ce numéro comprendra un dossier entièrement consacré au problème du nucléaire.
Pour découvrir la Fédération des Réseaux du Parvis, visitez le site : www.reseaux-parvis.fr. Pour vous abonner à la revue, contactez : temps.present @wanadoo.fr (20 euros par an)
| Jacques Ellul, un chrétien sans concession
Né en 1912 dans une famille protestante bordelaise non pratiquante, Ellul est profondément touché par l’évangile à dix-sept ans et se convertit. Mais aussitôt, il se trouve confronté à un énorme problème. Comment le jeune étudiant qu’il est, passionné par la conquête de sa liberté, va-t-il se situer par rapport à l’évangile ? Devra-t-il renoncer à cette liberté qui l’appelle au plus intime de sa vie pour se soumettre à la religion ? Ou pourra-t-il essayer d’accéder dans la foi, en assumant les risques que cela implique, à une liberté plus difficile à atteindre mais plus vaste ?
En même temps qu’il lit la Bible, Ellul met sa foi à l’épreuve en étudiant avec une assiduité peu commune les auteurs qui ont le plus violemment critiqué le christianisme. Ainsi deviendra-t-il, avant même de soutenir à vingt-quatre ans une brillante thèse de doctorat en droit à l’Université de Bordeaux, un des meilleurs connaisseurs de la monumentale œuvre de Karl Marx. Tout au long de sa carrière, il accumulera un savoir encyclopédique – historique, sociologique et théologique –, dans une perspective résolument transversale, en acceptant toujours de se remettre en question. Ce détour par les sciences humaines lui permet de se situer par rapport aux deux grands systèmes sociaux qui s’affrontent dans le monde depuis le XIXème siècle, le capitalisme et le communisme qu’il critique avec la même pertinence. Mais surtout, c’est grâce à ce détour qu’il sauve, paradoxalement, tout ensemble sa foi et sa liberté, et qu’il engage toute son existence dans le sillage de l’évangile.
Sa réflexion sur l’évolution moderne a stigmatisé, très en avance sur son époque, les dangers mortels que véhicule la société technicienne. Quant à sa réflexion sur l’histoire du christianisme, elle l’a mené à une analyse très rigoureuse des institutions religieuses et de leur collusion avec les puissances du monde, collusion qu’il juge fondamentalement contradictoire avec le message du Christ. Loin de le décourager, sa foi l’engage à se battre dans l’environnement social tel qu’il est, avec ses inévitables institutions et leurs limites. En bref, Ellul montre que l’évangile représente la plus radicale des subversions, que le monde ne peut dès lors que subvertir l’évangile pour le rendre inoffensif, et que la vocation du disciple de Jésus est de subvertir au nom de l’évangile la subversion du christianisme opérée par le monde. Une démarche dialectique d’une absolue limpidité et d’une force à déplacer les montagnes, mais dont la radicalité lui suscite bien des démêlés avec les institutions protestantes. Existe-t-il d’autres chemins vers la souveraine liberté dans la vérité promise par l’évangile ?
Jacques Ellul est mort en 1994. Son parcours a été d’une fécondité à la mesure des défis qu’il a relevés en tant qu’historien du droit, sociologue et théologien. Les questions soulevées par l’honnêteté et l’audace évangéliques d’Ellul demeurent d’actualité. Qui n’a pas été effrayé par l’inhumaine exigence du christianisme à renoncer à la liberté immédiate, et donc à l’épanouissement humain qu’elle apporte ? Qui n’a pas été tenté de se révolter contre les compromissions et les travestissements qui ont perverti le christianisme, et qui continuent de le pervertir ? Qui n’a pas été tenté de s’écarter des voies balisées par l’Église pour découvrir les réalités du monde, pour partager les souffrances et les aspirations des hommes que l’Église ignore trop souvent ? Que la pensée d’Ellul soit marquée par un dogmatisme assurément discutable, la Révélation étant conçue comme un donné accompli face à des cultures humaines qui lui sont opposées, n’invalide pas le sain et puissant prophétisme qui l’inspire par ailleurs. L’exemple de ce croyant exigeant incite à chercher comment servir les hommes et Dieu aujourd’hui dans la fidélité à l’évangile, dans le monde et dans l’Église tels qu’ils sont, en distinguant l’essentiel de l’accessoire, et en faisant émerger une foi adulte et libre de la religion, de ses cultes et de son moralisme.
Jacqueline Kohler
| Interview de Guy Aurenche
accordée à la revue Les Réseaux des Parvis, à paraître dans le n° 51 (1)
Humaniser le monde avec et par delà la religion
Face aux drames que connaît le monde actuel, le CCFD-Terre Solidaire déploie une créativité peu commune par ailleurs dans le catholicisme romain. D’où lui vient-elle ?
Le CCFD-Terre Solidaire s’est développé en tension permanente entre la société et l’évangile, porté par un triple mouvement. La première dynamique qui nous anime est celle du monde dans lequel nous vivons. Elle est à l’origine de notre organisme et en a commandé l’évolution. C’est en cheminant avec la communauté humaine au fil des événements, en partageant ses joies et ses soucis, que nous avons lié alliance avec elle, et c’est de là que provient notre crédibilité. Il me semble éclairant à cet égard de souligner que le CCFD est né d’un appel au secours de la société civile, d’une initiative laïque et non pas religieuse. Lorsque la FAO a lancé une collecte mondiale contre la faim en 1960-1961, Jean XXIII, le pape de « l’option préférentielle pour les pauvres », a réalisé que l’Église devait se mobiliser d’urgence pour répondre à cet appel, et qu’elle devait pour cela se joindre aux politiques publiques visant à secourir les plus démunis. Notre appartenance confessionnelle doit être vécue librement à la lumière des réponses que nous apportons aux besoins des hommes et aux exigences évangéliques.
En deuxième lieu, je dirai que notre action se veut radicalement « catholique » au sens étymologique de ce terme, c’est-à-dire universelle, à l’opposé des revendications et des replis identitaires qu’affectionnent certains milieux d’Église. Il faut bien réaliser que nous ne sommes pas catholiques lorsque nous restons dans nos sacristies, lorsque nous ne nous intéressons qu’aux problèmes répertoriés comme prioritaires par l’institution ecclésiastique. Se vouloir catholique oblige au contraire à rejoindre le monde, à se frotter aux grands problèmes contemporains, à prendre le risque d’établir des partenariats aux marges de l’ordre établi, à œuvrer avec les hommes, les femmes et les groupes engagés dans les mêmes combats que nous au service de l’humanité, et ce quelle que soit leur appartenance religieuse, ou leur refus des religions. Je suis profondément heureux que le CCFD puisse ainsi témoigner de la catholicité de la foi chrétienne.
Troisième dynamique essentielle pour nous, celle du partenariat. Les engagements comme les nôtres ne peuvent se vivre que dans l’ouverture aux autres et le partage, dans une solidarité sans cesse à approfondir et des réseaux à étendre. Cela s’impose au sein de l’Église comme avec nos partenaires du Nord et du Sud. Dès sa naissance et jusqu’à présent, le CCFD a constamment cherché à promouvoir la collaboration avec les mouvements partageant l’essentiel de ses convictions, veillant à toujours privilégier la collégialité du pouvoir décisionnel. Abhorrant les enfermements, nous voulons créer des lieux de rencontre, de dialogue et de liberté où il fait bon respirer et vivre l’évangile ou, à défaut de références religieuses, un humanisme ouvert et militant. Nous travaillons sans exclusive avec des mouvements très divers, allant de l’Action catholique ou d’associations protestantes à nombre d’ONG se rattachant à d’autres religions ou dépourvues de toute attache religieuse, comme ATTAC par exemple.
Que beaucoup de nos partenaires du Sud ne soient pas catholiques ne diminue en rien la portée de notre action, bien au contraire. La pluralité culturelle et religieuse de nos relations témoigne de la catholicité de l’évangile et de la nôtre, de l’universalité à laquelle appelle notre foi. Aussi simple qu’exigeant, l’unique critère qui fonde la collaboration avec nos partenaires est le sérieux des programmes à entreprendre en commun au service des hommes, leur inscription dans un processus de transformation sociale du monde par delà les actions de charité ponctuelles. C’est, en d’autres termes, la validité éthique et politique de leurs projets. Un tel partenariat n’est évidemment possible que dans un respect réciproque de ceux qui font alliance, moyennant une franche et ferme volonté de lever de part et d’autre les ambiguïtés qui peuvent exister ou survenir. Cela exige une grande rigueur, une fidélité sans faille à soi et aux autres en même temps qu’une réelle capacité de se remettre en question. Tout le reste se négocie.
Comment conciliez-vous la vocation évangélique à servir les hommes sans considération de religion avec les stratégies parfois très institutionnelles des structures ecclésiastiques ?
Avant de répondre à cette question, je rappellerai l’immense reconnaissance que j’éprouve personnellement envers l’Église, envers cette communauté d’hommes et de femmes qui m’a transmis les paroles d’un certain Jésus de Nazareth et qui se sent chargée de continuer à les transmettre. Je crois que ces paroles sont porteuses de la vie dans sa plénitude, et c’est pourquoi elles fondent de manière indéfectible mon attachement à la communauté ecclésiale. Mais il va de soi que cette fidélité n’implique pas une soumission sans réserve à l’appareil institutionnel des autorités ecclésiastiques. Pour moi, l’Église transcende les structures particulières qu’elle emprunte à travers l’histoire, utiles mais forcément marquées par les vicissitudes humaines. La vraie fidélité ne s’épanouit que dans les lieux de liberté où chacun est appelé à se libérer et à libérer autrui. Tout ce qui va à l’encontre de cela est antiévangélique et finit par étouffer la foi.
Pour ce qui est du CCFD-Terre Solidaire, sa mission n’est pas d’authentifier le témoignage ou de valider le comportement des responsables de l’Église au regard de la foi chrétienne. Notre mission n’est pas de juger les institutions, ni de chercher à leur imposer des réformes correspondant à ce que nous voulons qu’elles soient. Elle est de témoigner de la Bonne Nouvelle directement à travers nos actions sur le terrain, à notre niveau et en dépit de tout, sans nous aigrir et sans nous laisser enfermer dans d’interminables contestations, sans nous épuiser dans d’inutiles affrontements. Notre mission se situe de ce point de vue hors les murs d’une certaine façon. Certes je constate comme tout le monde des insuffisances, des compromissions, des abus de pouvoir, et parfois de terribles contre-témoignages, et je souffre de voir trop souvent l’évangile séquestré et parfois gravement dénaturé. Mais la dénonciation étant vaine et seule la créativité se révélant féconde, l’unique question qui nous taraude est celle-ci : comment pouvons-nous vivre concrètement l’évangile et le partager ? C’est là que nous sommes attendus.
Se rendre audible aujourd’hui oblige à s’immerger dans notre monde et, comme Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob, à en attendre quelque chose : « Donne-moi à boire ! » Respect de la dignité et de la liberté des autres, aux antipodes de l’endoctrinement. Écoute et dialogue pour progresser ensemble. Bien que galvaudé, le terme d’évangélisation ne me gêne pas si c’est bien d’évangile qu’il s’agit. Ce qui compte d’abord, c’est la rencontre et le partage avec le frère en souffrance, et non pas la proclamation fréquemment intempestive du nom de Jésus ou des attributs de Dieu. Une évangélisation que certains qualifieront d’indirecte, mais qui est en fait la plus directe qui soit. Ce ne sont pas les discours qui disent l’évangile et qui en propagent la puissance de vie, c’est le secours humain et matériel apporté à autrui, et notamment aux plus démunis. Que cela ne coïncide pas avec certaines dérives sacralisantes de la religion ne nous chagrine pas au CCFD-Terre Solidaire : Jésus ayant en son temps refusé toute sacralisation de sa personne, les béatifications et les canonisations ne sont pas notre tasse de thé...
Somme toute, cela fait cinquante ans que le CCFD s’efforce de vivre et d’annoncer l’évangile selon ces perspectives, et plutôt rares sont ceux qui contestent la valeur et la portée de son témoignage évangélique sur le terrain. N’est-ce pas un formidable encouragement ? Aucune entreprise humaine n’étant à l’abri des difficultés, il serait évidemment faux de dire qu’il n’y a jamais eu de tensions entre notre organisme et les instances institutionnelles de l’Église. Il y en a eu et il y en aura encore... Mais il me semble infiniment plus important d’insister sur le fait que les responsables de l’Église ont, dans leur ensemble, toujours continué à approuver notre démarche prophétique et à nous soutenir, et les échanges que j’ai régulièrement avec la plupart des évêques de France me permettent d’avoir confiance en l’avenir. Pour surmonter les désaccords, il faut négocier des issues qui sauvegardent l’essentiel tout en tenant compte des contraintes pratiques, le dernier mot devant toujours revenir à l’évangile quel que soit le coût de cette exigence.
Pouvez-vous esquisser les contours de l’alterchristianisme inédit qui est peut-être en voie d’émerger sur le terrain à travers, entre autres, l’action du CCFD-Terre Solidaire ?
Notre boulot n’est pas d’enseigner le catéchisme, mais de susciter des rencontres qui rendent les hommes plus humains, de repérer et de créer des espaces de liberté où se construit la solidarité sous l’égide de la justice et de la paix. En de tels lieux se dévoile, qu’ils aient ou non un label religieux, un au delà de nous-mêmes et de nos collectivités, une transcendance qui dit une Parole nous appelant à devenir ce que nous sommes, et qui peut de ce fait être entendue bien qu’elle vienne d’ailleurs. L’humanisation de l’homme, notre unique voie vers le divin, voilà la seule grande affaire qui nous intéresse. « Au cœur de nos hivers, écrivait Albert Camus, je redécouvrais à Tipasa la présence en moi d’un été invincible ! » L’évangélisation consiste d’abord à aider les autres à redécouvrir en eux et autour d’eux, au cœur de leurs hivers, le prodigieux et permanent miracle de cet « été invincible » qui est la matrice de toute vie. Nous ne savons pas qui est Dieu, mais nous pouvons le trouver et le secourir dans notre prochain. Nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui écrasent l’humanité, mais nous sommes responsables de la fragile et puissante espérance qui permet de les surmonter.
Pour éviter que le vin nouveau fasse éclater les vieilles outres, il faut identifier et assumer les changements qui bouleversent l’ordre ancien du monde et de l’Église. L’un des changements les plus décisifs au regard de la religion est la sécularisation, mais celle-ci est souvent mal supportée par le clergé parce qu’elle le dépouille d’une large part de ses prérogatives et de ses pouvoirs. Il s’ensuit, quand l’Église se replie frileusement sur elle-même dans son périmètre sacralisé, qu’elle se coupe des hommes et perd sa crédibilité, qu’elle se condamne à ne répondre qu’à des questions que la société ne se pose plus. Vain soliloque... La position du CCFD-Terre Solidaire s’inscrit résolument, là encore, dans le cours de l’histoire humaine interprétée à la lumière de l’évangile. Loin d’être un handicap, la sécularisation représente à ses yeux, dans la société laïque et pluraliste qui est la nôtre, une chance pour l’évangélisation. Ce n’est que dans la société moderne ou postmoderne telle qu’elle est, avec ses attentes et ses détresses, que le Bonne Nouvelle peut être entendue comme un message de libération, de fraternité et de transcendance.
Annoncer l’évangile aux statues qui peuplent nos églises n’est pas seulement inutile, mais c’est détourner et pervertir la Bonne Nouvelle destinée au monde du dehors. Dans le sillage du prophète Isaïe, Jésus a insisté sur la désacralisation inhérente à son message de libération, se déclarant foncièrement opposé aux sacrifices et aux rituels, et donnant la priorité aux œuvres de justice et d’amour. Mais, rétorqueront certains, l’homme a un besoin congénital de sacré : bien des fidèles âgés ont la nostalgie des cérémonies religieuses de leur enfance et une certaine jeunesse s’enthousiasme pour ce qu’on appelle le retour du religieux. Pour exact que soit ce constat au premier abord, c’est une autre carence qu’il révèle surtout, à savoir l’incapacité de nos communautés à répondre aux attentes du monde contemporain à hauteur d’évangile. Vouloir à tout prix restaurer la religion face aux valeurs du monde n’est pas sans rappeler, triste parallèle, l’appui apporté aux dictatures pour sauvegarder l’ordre social et politique sous couvert de lutte contre l’islamisme...
Alors que la génération montante se détourne massivement des structures religieuses, comment expliquer sa disposition à s’engager au CCFD-Terre Solidaire ?
Si les institutions ecclésiales sont assez couramment perçues comme rébarbatives par la jeunesse, c’est pour un ensemble de raisons complexes. Globalement, les jeunes ont tendance à considérer ces institutions comme éloignées d’eux et de leur univers, enfermées dans une sphère de rites et de doctrines plus ou moins chosifiées dépourvus d’intérêt à leurs yeux. Leur attrait pour le CCFD s’explique par des raisons qui, à l’inverse, valorisent la vie et l’engagement libre et responsable. En premier lieu, nos programmes prennent en compte leur besoin de contribuer à instaurer une plus grande solidarité entre les hommes. Un besoin sincère et très fort qui est souvent minimisé à tort par une société si contaminée par le matérialisme consumériste qu’elle en vient à douter de la générosité de sa jeunesse. La deuxième raison réside dans le fait que le CCFD offre aux jeunes la possibilité de devenir acteurs de la transformation des structures sociales. Au lieu d’enseigner et d’encadrer, le CCFD-Terre Solidaire pratique une pédagogie active en proposant aux jeunes de participer à l’humanisation de la société.
Loin de céder au sentiment d’impuissance et de fatalité que les dominants entretiennent à leur profit, le CCFD croit qu’un autre monde est possible, tâche d’acquérir les compétences nécessaires pour travailler à son avènement, recherche les partenaires disposés à lutter avec lui, et s’engage dans les combats en prenant les risques que cela comporte. Lorsque nous stigmatisons l’iniquité du capitalisme financiarisé qui écrase les faibles et détruit la planète, lorsque nous militons pour une économie sociale et solidaire, pour la souveraineté alimentaire et l’accès à l’eau, pour la taxation des transactions financières internationales et la remise de la dette des pays les plus pauvres, contre les paradis fiscaux qui recyclent l’argent volé et l’argent sale, lorsque nous contribuons à la prévention et à la résolution des conflits en dénonçant les trafics d’armes et en venant en aide aux populations déplacées, lorsque notre service du plaidoyer fait du lobbying auprès du G 8 ou du G 20, nous croyons à la pertinence de nos visées et à l’efficacité de nos actions. Si les jeunes ne se mobilisent plus guère pour la religion, beaucoup d’entre eux sont par contre prêts à se mobiliser pour la cause des hommes.
À une de ses parentes qui se plaignait de l’Église dans les années 30, Teilhard de Chardin a répondu à peu près ceci : « Ma chère cousine, je peux effectivement être d’accord avec vous : actuellement, la saison est un peu lourde ! » Cette concession faite en connaissance de cause par un passionné des hommes et de Dieu m’autorise à dire que la saison est un peu lourde depuis quelque temps déjà, et qu’elle est peut-être toujours un peu lourde dans l’Église comme dans le monde... Mais ce n’est pas cela qui importe le plus. Seule compte l’espérance que nous sommes capables de susciter et de transmettre à ceux qui prendront la relève, seule compte l’espérance que nous mettons en œuvre avec eux malgré les obstacles et les déceptions. Dans son livre intitulé Incipit, Maurice Bellet dit : « Ce qui est premier, ce n’est pas la tristesse, c’est l’amour. » La vie continue, un autre monde est possible, l’aventure de l’évangile se poursuit et engendre sur le terrain un christianisme inédit tout en restant fidèle à la Parole reçue au début et au sillon tracé depuis.
Jean-Marie Kohler
Note
(1) Ce numéro comprendra un dossier entièrement consacré au CCFD-Terre Solidaire.
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| Le christianisme dans la tourmente au Moyen-Orient
Compte rendu de la table ronde du 2 juin à Storck
Les pasteurs Philippe Aubert, Président du Consistoire de Mulhouse, et Thomas Wild, Responsable de l’Action Chrétienne en Orient, ont analysé avec perspicacité l’évolution sociopolitique du Moyen-Orient, son impact sur la présence chrétienne dans cette région, et les enseignements qu’il convient d’en tirer quant à l’évangélisation dans l’environnement moderne ou postmoderne. Leurs approches se sont révélées largement complémentaires, l’expérience acquise sur le terrain par l’un étant éclairée par les considérations géopolitiques de l’autre, et les deux se référant à une même théologie centrée sur l’évangile et ouverte sur le monde.
Des révoltes sociales
Les révoltes du printemps arabe sont à considérer comme avant tout sociales, et non pas comme religieuses. Lancées par une jeunesse disposant d’un bon niveau d’instruction mais dénuée de perspectives d’avenir, elles expriment l’insupportable frustration que ressentent les pauvres de plus en plus nombreux et de plus en plus dépourvus dans ces pays, face à des élites corrompues et cyniques. Mobilisant pour la première fois hommes et femmes ensemble et utilisant efficacement l’outil technologique des réseaux sociaux, ces mouvements ont d’abord visé à mettre fin au pillage systématique des richesses nationales par des dictateurs bénéficiant d’appuis extérieurs très intéressés, et par les minorités qui leur sont associées aux plans politique et économique. Ce mouvement a surpris les analystes politiques en dépit des signes prémonitoires qui l’ont précédé, invalidant les grilles d’interprétation qui avaient cours depuis près d’un siècle de domination coloniale ou néocoloniale.
S’inspirant du modèle des sociétés occidentales, l’aspiration de la population révoltée apparaît double : accès aux biens de consommation et à la liberté, justice sociale et démocratie. La laïcité de ces mouvements ne doit cependant pas occulter l’importance que revêt dans ces milieux l’appartenance religieuse comme facteur d’identité sociale. Si le rêve d’une occidentalisation et l’attachement à l’islam semblent pouvoir cohabiter, une récupération politico-religieuse n’est pas impossible en cas de marasme économique durable ou d’enlisement dans des conflits armés. Après avoir suscité la crainte d’un déferlement islamiste, le printemps arabe a été idéalisé aux couleurs de la Révolution de 1789, et il débouche sur la perplexité au regard de son caractère complexe, de son coût humain et financier. Mais, en tout état de cause, une page inédite s’ouvre au Moyen-Orient : dans les anciennes aires d’influence des puissances dominantes, les peuples asservis se sont levés pour reprendre leur destin en main.
Conversion à la modestie
Pour irréaliste qu’il soit, le rêve des croisades hante toujours plus ou moins certains milieux politico-religieux, et la défense de la civilisation chrétienne contre l’islam peut encore prendre, comme ce fut le cas en Yougoslavie, une tournure brutale. Mais les Églises ont globalement renoncé à ce type d’option. Ayant échoué à convertir les juifs et les musulmans, les missionnaires occidentaux ont très tôt jeté leur dévolu sur les orthodoxes, et les Églises qu’ils ont implantées se contentent aujourd’hui de sauvegarder leurs acquis en tempérant les antagonismes qui les opposaient autrefois. Ne font exception à cette attitude que les missions évangéliques fondamentalistes d'origine souvent anglo-saxonne qui, moyennant de considérables moyens financiers et médiatiques, s’obstinent à vouloir convertir des musulmans. Une entreprise probablement sans avenir, et de plus périlleuse pour les prosélytes. Arrachés à leur environnement traditionnel, ces derniers sont exposés à un insupportable isolement quand ce n’est pas à de terribles représailles de la part des leurs.
Répudiant l’esprit de conquête, les grandes Églises européennes accompagnent les communautés chrétiennes locales pour les aider à témoigner de l’évangile à travers le vécu quotidien, et à servir autant que possible leurs semblables sans considération de religion. Les drames survenus au Liban et en Irak ont dissipé leurs illusions relatives à l’influence longtemps prêtée aux activités cultuelles et aux engagements sociopolitiques des instances confessionnelles. Par contre, elles ont la conviction que le christianisme peut, à condition d'éviter toute concurrence avec les œuvres musulmanes, se révéler libérateur dans le domaine de l’éducation, et des plus utiles dans celui de la santé. L’école forme sur place des élites destinées à servir localement, et elle introduit à l’esprit critique et au pluralisme. Bien des intellectuels musulmans voient dans cette scolarisation une chance pour contrer la propagande islamiste qui appauvrit et dénature l’islam en idolâtrant un « coran tombé du ciel ».
Une foi sécularisée
La sécularisation représente un processus social complexe de sortie de la religion. Celle-ci s’avère de moins en moins pertinente pour rendre compte des phénomènes de la nature et de la société, et de ce fait de moins en moins habilitée à gouverner le monde. La technoscience, l’économie et le politique ont pris le relais. Si la civilisation musulmane n’est encore que peu touchée par ce processus, le christianisme occidental le subit depuis assez longtemps déjà. Mais les Églises éprouvent néanmoins de grandes difficultés pour repenser en conséquence les modalités de leur présence dans la société. Dépossédées chez elles de leurs prérogatives anciennes, elles ont parfois confié aux missionnaires la charge d’implanter au loin la cité de Dieu ici bas. Mission impossible. Dans le protestantisme, Albert Schweitzer est le plus connu des précurseurs d’une sorte d’évangélisation nouvelle qui fait prévaloir le service des hommes sur la prédication dogmatique et les stratégies institutionnelles. Sous l'impulsion du Conseil Œcuménique des Églises, la compréhension de la mission s'est nettement élargie depuis les années 60, dépassant désormais de beaucoup l'activité du missionnaire envoyé à l'étranger.
Jésus doit-il aujourd’hui encore être considéré comme l’unique chemin vers le salut ? La conversion de l’humanité entière au christianisme représente-t-elle toujours la priorité des priorités censée voulue par Dieu ? La théologie contemporaine ne s’interroge plus en ces termes-là. Non seulement elle propose l’image d’un Dieu qui aime tous les hommes et qui veut les libérer quelle que soit leur appartenance confessionnelle, mais elle tend à privilégier la mise en œuvre concrète du message évangélique de libération face à toutes les servitudes. Dans cette perspective, le modèle "classique" de la mission du XIXème siècle apparaît obsolète tandis que le service humanitaire devient le vecteur majeur du témoignage évangélique. Une forme inédite de christianisme est en voie d’émerger, fidèle à la Parole reçue et à l’Esprit qui a animé l’Église à travers l’histoire, mais d’un œcuménisme sans frontières et d’un prophétisme pragmatique à fortes implications politiques.
Une nouvelle espérance
La sécularisation et la globalisation qui bouleversent les valeurs et les structures héritées du passé peuvent mener au pire, à une standardisation destructrice de la diversité humaine aux plans culturel et religieux. Mais les craintes exagérées sont, en ce domaine comme par ailleurs, aussi nocives que les illusions naïves. L’avenir n’est inscrit nulle part. Il dépendra de la capacité des personnes et des collectivités à résister à la force des structures et des idéologies dominantes, à imaginer des alternatives libératrices, à bâtir un monde plus juste et plus fraternel. Au reste, les chrétiens devraient se souvenir des racines judéo-chrétiennes de la mondialisation qui renvoie à l’affirmation de l’unité du genre humain, et c’est la désacralisation biblique de la nature qui a permis l’essor de la technique qui est un des principaux moteurs de l’histoire humaine ? Le clivage religieux n’est désormais plus tant celui qui sépare les chrétiens des non-chrétiens que celui qui oppose, quelle que soit la religion, les croyants ouverts à l’altérité et au monde d’un côté, aux fondamentalistes sectaires qui refusent le monde de l’autre.
Somme toute, la créativité des communautés chrétiennes du Moyen-Orient est riche en enseignements pour tous les chrétiens. La première préoccupation de ces communautés est de survivre debout, fidèles à leur foi et à la culture dont elles sont issues, fermes dans l’espérance et bienveillantes en dépit de tout à l’égard de ceux qui les entourent. Une foi sobre et dépouillée de tout esprit de concurrence ou de conquête, mais vécue au quotidien sans complexes, avec l’idée que les différences religieuses peuvent se féconder mutuellement. Pour aider les hommes et le monde à renaître, il faut respecter la pluralité, planifier l’avenir en travaillant avec un optimisme réaliste au partage des richesses et à la protection de la nature, contribuer à renforcer les organismes internationaux en vue d’une meilleure gouvernance du monde. Le temple et l’église se trouvent toujours au milieu de nos villages comme dans le Kochersberg, mais l’avenir de l’évangile se joue désormais ailleurs. Serons-nous capables de sortir de nos murs ?
Envoi
Consacrée à l’analyse de la situation des chrétiens au Moyen-Orient, cette table ronde n’a pas pu traiter des autres grands problèmes qui déchirent cette région et menacent la paix dans le monde. Que peuvent les Églises face à ces drames ? Prier pour la paix est une chose, mais il n’y a pas de paix possible sans justice. Et il n’y a pas de justice possible sans une révision déchirante de l’ordre établi et des modes de vie qui l’accompagnent. Quand nous prions sincèrement pour la paix et la justice, c’est Dieu lui-même qui s'exprime en nous, qui nous prie de mettre en œuvre, en nous et autour de nous, ce que nous lui demandons.
Jacqueline Kohler
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Chrétiens et musulmans au Moyen-Orient
Les enjeux inédits d’un face-à-face séculaire
C’est pour une double raison que la Journée consistoriale du jeudi de l’Ascension et la Journée annuelle des Missions seront célébrées ensemble le 2 juin à Storckensohn par toutes les paroisses du consistoire. D’une part, pour faire largement connaître les tenants et les aboutissants des difficultés rencontrées par les chrétiens en Orient dans le contexte des conflits qui opposent cette région à l’Occident. D’autre part, pour amorcer à partir de là une réflexion sur les implications sociales et religieuses du pluralisme culturel et confessionnel dans l’environnement contemporain. Le jour nouveau qui se lève sur le Moyen-Orient à travers les soulèvements de ces derniers mois est plein de promesses pour les hommes et les peuples asservis de cette région, mais l’avenir s’annonce encore douloureux et incertain. Que peuvent nous apprendre ces espoirs et ces épreuves pour inventer le monde et le christianisme de demain ?
La table ronde qui introduira cette journée sera animée par les pasteurs Philippe Aubert, Président du Consistoire, et Thomas Wild, Responsable de l’Action Chrétienne en Orient. Ils essayeront d’apporter des réponses aux quatre questions suivantes. Comment s’imbriquent les facteurs religieux et les facteurs politiques dans les conflits qui bouleversent actuellement le Moyen-Orient ? Quelles sont les formes de la présence chrétienne qui semblent aujourd’hui les plus pertinentes pour témoigner de l’évangile en terre d’islam ? Que penser du mouvement de sécularisation qui promeut la laïcité et tend à faire prévaloir l’humanitaire sur les visées missionnaires ? En quoi la diversité et la situation très minoritaire des chrétiens en Orient nous interroge-t-elle sur notre propre avenir religieux ?
Un passé compliqué
Le Moyen-Orient est le berceau des trois grands monothéismes qui regroupent plus de la moitié de la population mondiale. Apparentés et concurrents, le judaïsme, le christianisme et l’islam prétendent chacun relever d’une élection divine et restent attachés à la terre déclarée sainte de leurs origines. Les juifs ont été dispersés par les Romains qui ont détruit le Temple de Jérusalem en 70 après J-C. Le christianisme naissant a connu un essor prodigieux dans la région, mais l’islam l’a submergé au VIIIème siècle dans toute la partie méridionale et orientale de la Méditerranée, puis en Espagne. La tentative de reconquête faite au Moyen Âge par les croisades a échoué et seule la péninsule ibérique a pu être libérée. L’Occident chrétien ne s’est finalement imposé au Moyen-Orient qu’à la chute de l’Empire ottoman en 1922, à la faveur d’une domination de type colonial. Mais après la Deuxième Guerre mondiale, cette domination s’est à son tour effondrée sous la poussée des nationalismes arabes. La création de l’État d’Israël en 1948, avec l’appui des pays occidentaux, a ouvert une nouvelle période d’affrontements.
En dépit des conflits qui ont périodiquement opposé l’Occident chrétien à l’islam, les juifs, les chrétiens et les musulmans ont généralement réussi à coexister assez paisiblement au plan local. Les chrétiens et les juifs ne jouissaient en terre d’islam, comme ces derniers en Europe, que d’un statut inférieur, mais ils s’en accommodaient. La dégradation des relations intercommunautaires est relativement récente, liée à l’évolution politique. Après s’être brillamment illustrée durant plusieurs siècles, la civilisation arabo-musulmane a décliné jusqu’à l’avènement de la domination des pays occidentaux au XXème siècle, qui a profité aux chrétiens en leur attribuant une nette prééminence politique et économique. Sous leur égide, le Liban est devenu une place financière d’importance mondiale, tandis que les chrétiens avaient ailleurs également la haute main sur les affaires. Mais les avancées du nationalisme arabe, illustrées par l’étatisation du canal de Suez, ont par la suite sapé cette prééminence et accrédité l’accusation de collusion avec l’Occident portée contre les chrétiens. De fait, la géopolitique régionale s’est trouvée de plus en plus dominée par les intérêts pétroliers des États-Unis et de l’Europe, et l’État d’Israël est devenu, sans forcément le vouloir, un pion majeur sur cet échiquier.
Une mosaïque religieuse
Le christianisme oriental est vénérable par son ancienneté et unique par son incroyable diversité. Empruntant une kyrielle de dénominations, les Églises se définissent par rapport aux doctrines progressivement explicitées par les premiers conciles œcuméniques, et notamment par rapport à la nature prêtée au Christ. Les Églises assyrienne, malabar, arménienne, syriaque, copte se réclament de l’Église apostolique ou primitive et véhiculent des croyances et des rites archaïques. Issue du schisme d’Orient intervenu en 1054, la famille orthodoxe se subdivise en diverses Églises qui se rattachent à une branche de tradition grecque et à une autre de tradition slave. Très présent à travers d’innombrables congrégations et ordres religieux et faisant exception à son monolithisme habituel, le catholicisme romain a créé ou s’est agrégé plusieurs Églises locales en acceptant leurs spécificités liturgiques et disciplinaires (avec un clergé marié par exemple) – telles les Églises maronite, chaldéenne, uniate. À son tour, le protestantisme s’est implanté au Moyen-Orient sous la plupart de ses appellations. Et de nombreuses Églises évangéliques y ont fait leur apparition avec un zèle missionnaire parfois intempestif.
De leur côté, les antagonismes religieux et politiques internes à l’aire islamique créent de sérieuses difficultés. À l’hétérogénéité des substrats culturels relevant des civilisations arabe, berbère, perse ou turque, pour ne citer que les principales, s’ajoutent les rivalités opposant les obédiences sunnite et chiite entre autres, cependant que les structures politiques varient des royaumes les plus réactionnaires à des régimes révolutionnaires ou proclamés tels, en passant par des dictatures religieuses ou laïques. Fondée en 1928 en Égypte, le mouvement panislamiste des Frères musulmans a largement essaimé dans la région, et diverses organisations s’en réclament. Le Hamas est devenu une force politique importante, et Al-Qaïda s’est à son tour implanté. Les relations entre les chrétiens et les musulmans sont de ce fait fluctuantes selon les lieux et le moment, et des alliances surprenantes peuvent s’établir pour un temps, quitte à se muer en hostilité par la suite. Mais, globalement, le christianisme reste perçu à travers la collusion dont il est accusé, à tort ou à juste titre, avec les forces coloniales du siècle passé et avec l’impérialisme occidental d’aujourd’hui.
Un nœud de contradictions
Il n’est guère contestable que l’Occident se préoccupe surtout, au Moyen-Orient, des profits qu’il peut tirer de l’exploitation des hydrocarbures et de la sécurité de ses approvisionnements dont dépend sa suprématie économique mondiale. La protection dont bénéficie l’État d’Israël n’est pas étrangère à ces intérêts pétroliers et marchands. Alors que la hantise du communisme a permis de justifier pendant plusieurs décennies l’ingérence de l’Occident dans les affaires du Moyen-Orient, l’effondrement des pays de l’Est a obligé les structures dominantes à se trouver un nouvel ennemi. L’islamisme s’est aisément prêté à ce rôle en raison des dangers réels qu’il véhicule, notamment après l’attaque contre les tours du World Trade Center. La phobie systématiquement cultivée à son égard allait légitimer les pires initiatives : menée sous couvert de lutte pour la démocratie et contre des armes de destruction massive imaginaires, l’invasion de l’Irak devait d’abord servir les lobbies pétroliers et militaro-industriels de l’Amérique de Georges Bush. Au plan local, le champ politique a été rigoureusement verrouillé grâce au soutien apporté par l’Occident à des régimes dictatoriaux et corrompus, situés aux antipodes des idéaux démocratiques affichés.
Les soulèvements qui bouleversent aujourd’hui le Moyen-Orient sont d’une importance cruciale. Ils contredisent les préjugés déniant au monde arabo-musulman l’aspiration à la liberté et à la dignité, et manifestent sa capacité à lutter avec les armes que préconise la démocratie, voire avec celles de la non-violence. D’aucuns ont traité Barak Obama de visionnaire naïf lors de son fameux discours du Caire, quand ce n’était pas de cryptomusulman et de traître, mais ce discours a représenté une ouverture lucide et généreuse à l’égard du monde islamique, conforme à l’éthique humaniste et chrétienne. La jeunesse musulmane n’est pas condamnée à subir indéfiniment la tyrannie et l’exploitation imposées au profit d’intérêts étrangers servis par des intermédiaires locaux dénués de scrupules. Sa révolte est motivée par le désir de conditions de vie décentes et d’un accès aux acquis de la modernité, et elle ne saurait être réduite au déferlement islamique appréhendé et annoncé pour nourrir la peur. On pourrait, à vrai dire, plutôt craindre que cette révolte ne finisse, à terme, par se dissoudre dans le consumérisme qui marchandise la planète.
Rompre la fatalité
Défendre les valeurs issues de la civilisation occidentale et portées par elle ne peut en aucun cas autoriser le recours à des stratégies qui sont en contradiction avec ces valeurs. Un tel comportement ne peut que desservir l’Occident en alimentant la haine, le cycle infernal de la violence et du terrorisme. Et, en raison de leur implantation, les juifs et les chrétiens orientaux sont les plus exposés aux conséquences désastreuses d’une politique contraire aux droits de l’homme et des peuples. Dans cette situation, les Églises doivent témoigner haut et fort des impératifs de la foi chrétienne en refusant les compromis intéressés, en montrant une semblable miséricorde à l’égard de toutes les victimes de la violence, d’où qu’elle vienne, et en œuvrant pour l’humanisation du monde. La paix ne sera possible dans cette région qu’au prix de la justice et de la reconnaissance de la dignité de tous, sans considération de race ou de religion. Tout comme l’Iran, Israël et d’autres États doivent faire preuve de créativité pour changer de politique, pour substituer le respect au mépris et le partage à la rapine. Alors seulement pourra renaître l’espérance dans cette région.
La solidarité oblige les chrétiens de l’Occident à venir en aide aux communautés chrétiennes orientales qui sont durement touchées par les conséquences d’une politique d’humiliation et d’exploitation trop longtemps imposée au monde arabo-musulman. Rien ne peut justifier la violence dont elles font l’objet de la part de mouvements extrémistes qui cherchent à les pousser à l’exil. Ces chrétiens ont non seulement un droit absolu à rester sur leur terre natale et à y demeurer fidèles à la foi de leurs ancêtres, mais leur présence est indispensable pour témoigner des valeurs humaines et religieuses dont se réclament en commun le judaïsme, le christianisme et l’islam. Leur souffrance et leur éviction mettent en échec toutes les religions. Mais le soutien à leur apporter exige des précautions : pour aider les chrétiens persécutés, il faut absolument éviter de les compromettre par des alliances douteuses et des actions condamnables. La paix que les croyants du Moyen-Orient demandent à Dieu de bien vouloir instaurer ne peut être que celle que Dieu lui-même demande aux hommes de mettre en œuvre, entre les chrétiens et avec tous les autres.
Jacqueline Kohler
Les paroisses disposeront de tables à Storck pour exposer ce qu’elles ont à vendre au profit des missions.
| « Pourquoi le christianisme fait scandale »
de Jean-Pierre Denis, Ed. Seuil 2010
Le titre du livre surprend puisque le christianisme ne fait plus scandale depuis longtemps aux yeux du monde. Et il surprend d’autant plus que c’est précisément cette absence de scandale qui constitue, au regard de l’évangile, le véritable scandale du christianisme ! Porté par une formidable espérance et servi par une plume talentueuse, Jean-Pierre Denis propose une réflexion documentée et passionnante sur les enjeux de la foi chrétienne dans le contexte contemporain. Il situe le catholicisme aux « avant-postes » du combat pour l’homme. Et le bandeau publicitaire de l'ouvrage va jusqu’à exalter cette foi comme « La nouvelle contre-culture ». Mais outre que cette vue semble peu réaliste et biaisée par des préoccupations apologétiques, est-elle à la hauteur de la créativité prophétique de l’évangile ?
Une foi qui fait face
Stigmatisant le nihilisme contemporain et son mépris du christianisme, Jean-Pierre Denis rappelle que l’évangile, bonne nouvelle pour les hommes de tous les temps, demeure une source d’espérance particulièrement précieuse pour aujourd’hui. Déjà « scandale pour les juifs et folie pour les païens » à l’époque de l’apôtre Paul, le Christ crucifié ne peut que révulser les cyniques qui règnent sur la planète et la conduisent à sa perte. Ils ne craignent pas de bafouer les valeurs fondatrices de l’humanité et, pour asservir le monde à leurs intérêts et à leur idéologie, ils usent de moyens de propagande et de contrainte redoutables. Mais c’est seulement à travers la mort et la résurrection du Christ que l’homme peut, selon l’auteur de cet ouvrage, sauvegarder son humanité face à l’aveuglement et à la perversité qui la menacent. Unique héritier légitime du message de Jésus de par la succession apostolique, le catholicisme est crédité d’une capacité de régénération et de salut incomparable sinon exclusive.
Le procès des structures et des représentations sociales actuelles est implacable dans ce livre. La marchandisation des rapports humains, gouvernée par la cupidité et devenue le mécanisme social dominant, est condamnée sans réserve et sans appel. L’ultralibéralisme détruit les personnes, favorise l’accaparement des richesses par les privilégiés au prix d’une misère croissante des laissés pour compte, et attise de ce fait les violences interpersonnelles et les guerres entre les nations. La science est submergée par l’envahissement incontrôlable et apparemment irréversible d’une technique désormais vouée à maximiser les profits et à renforcer la suprématie de la spéculation financière. Et ce déferlement emporte toutes les valeurs morales, dont celles issues du christianisme comme les droits de l’homme, le respect de la vie et de la création, la solidarité qui lie tous les humains. Ne restent que le paysage dévasté d’une nature livrée à la rapine, une terre qui finit de s’épuiser sous un ciel désormais vide, et une immense machinerie de plus en plus folle qui broie l’humanité. Au nom de l’homme et de Dieu, une résistance farouche s’impose d’urgence.
Ce mal qui détruit la société atteint les hommes au plus profond de leur être. Arraché à ses racines et à son environnement, fragilisé par une invivable solitude, l’individu est happé par le système consumériste qui, tout en l’aliénant, lui donne l’illusion de devenir un demi-dieu maître de son destin. Dérive narcissique dans un univers de plus en plus virtuel. Coupé du passé et privé de futur, placé hors de l’histoire et de la culture, l’homme se condamne à se dissoudre dans le présent des jouissances immédiates. Mais, à bon escient, Jean-Pierre Denis insiste sur le fait que l’homme n’émerge pas du néant par lui-même, qu’il ne peut pas recréer le monde à sa guise, ni définir arbitrairement le bien et le mal. Comme la parole qui enfante l’âme humaine, il est le fruit d’une histoire qui l’a précédé et un gage pour les générations à venir, doté d’un patrimoine à faire fructifier et à transmettre. L’homme est certes libre et responsable de sa vie, mais celle-ci ne saurait lui appartenir en exclusivité dès lors qu’elle le dépasse, et il n’a de maîtrise absolue sur aucune vie. Ce n’est que dans le respect de l’altérité et dans la fidélité que l’homme peut s’accomplir et contribuer à faire advenir l’humanité dans sa plénitude, au plan profane comme au plan religieux.
Expulsé de son intériorité par la pression multiforme d’un matérialisme et d’un rationalisme étriqués, l’homme s’est éloigné de la spiritualité qui fondait et rythmait son existence au sein d’une création autrefois promise à la réconciliation et au salut. Il est dorénavant englué dans un monde devenu opaque : son oreille est de plus en plus sourde à la poésie, ses yeux ne voient plus l’au delà des choses matérielles, les étoiles du firmament se sont éteintes une à une. L’histoire de la littérature et de l’art fournit à Jean-Pierre Denis la trame d’une éblouissante illustration de ce tragique exode. Qu’il s’agisse de musique ou de peinture, la révélation de l’ineffable et de l’invisible a laissé la place à l’expression veule d’un non-sens proclamé universel et définitif, les spéculations du marché se substituant à toute autre quête. La déconstruction est l’obsession à la mode, d’autant plus vantée et plus lucrative qu’elle s’illustre par des provocations plus inattendues, d’une obscénité parfois abyssale. Même si diverses affirmations appellent des nuances, le lecteur appréciera la vaste culture et la sensibilité subtile dont l’auteur fait preuve dans ces pages qui comptent parmi les plus originales et les plus éclairantes de l’ouvrage.
Récusant les prétentions hégémoniques de la rationalité moderne, Jean-Pierre Denis relève que le réquisitoire contre la chrétienté accusée d’obscurantisme est largement injuste, et que le scientisme ne représente qu’une forme d’intelligence tronquée, incapable de donner accès à l’essentiel et qui favorise de ce fait la prolifération de l’irrationnel. Que l’Église ait trop souvent entravé la recherche dans telle ou telle discipline n’annule pas l’immense effort fait par le christianisme qui a mobilisé ensemble, durant des siècles, la théologie et la science pour comprendre l’homme dans sa globalité et sa finalité. La modernité a renoncé à cette ambitieuse entreprise au profit de préoccupations utilitaires. Non seulement elle a congédié la théologie et tend à se détourner de la philosophie, mais elle ne cesse de fragmenter le champ scientifique en domaines de plus en plus cloisonnés. L’homme se trouve ainsi mis en pièces, livré à des spécialistes indifférents au besoin de cohérence et de signification qui demeurent vitaux pour lui. La connaissance se mue en savoirs subordonnés au marché, et l’humain sombre avec le divin. Les grandes catastrophes du XXème siècle – totalitarismes, guerres mondiales et coloniales, génocides, etc. – en ont fourni une preuve apparemment irréfutable.
Aux antipodes de la modernité ainsi décrite, Jean-Pierre Denis en appelle au christianisme. Les principes que l’auteur énonce manifestent, en surplomb de la religion et de ses prolongements sociaux, une claire et généreuse intelligence de l’évangile. À la violence et à la suffisance des puissants, il oppose la vertu de pauvreté, l’humilité et la faiblesse de Dieu parmi les hommes. À la trompeuse liberté que revendiquent ceux qui ne visent que leur propre satisfaction, il oppose la souveraine liberté qui s’offre à la faveur du détachement de soi, du service et de l’amour d’autrui. Aux boulimies égoïstes et à la compétition sous toutes ses formes, il oppose le don, la sobriété et la solidarité. Au calcul, il oppose la gratuité. C’est la grâce et non les conquêtes qui ouvrent les portes de l’au-delà de soi-même et du monde. Et loin de s’en tenir à un banal moralisme, ces perspectives s’inscrivent dans une vision de foi de type mystique, éclairée par la lumière inaugurale du Verbe johannique, par la sombre lueur du Golgotha et par l’éclat fulgurant du matin de Pâques. Les relations humaines sont à penser en référence à la Trinité, dit l’auteur. Une vision inspirée qui invite à l’enthousiasme, mais comment l’incarner dans les réalités ?
Une prédilection pour l’ordre
Jonchés d’ambiguïtés et de contradictions, les chemins du quotidien sont plus problématiques que l’horizon harmonieux entrevu dans la foi. Fasciné par cet horizon, c’est à l’aune d’une représentation de l’ordre idéal que Jean-Pierre Denis a tendance à juger le cours prosaïque et contingent des choses. Sur un mode plaisant et non sans virtuosité, le prologue du livre raille les engouements à la mode. Suit une impétueuse charge contre la révolution de Mai 68, présentée comme le creuset et le paradigme du dés-ordre postmoderne. Une funeste utopie, selon l’auteur, la transgression substituée à la loi ne pouvant déboucher que sur le néant. De fait, il est vrai que l’actuel effondrement des valeurs morales résulte en partie des révoltes qui se sont produites dans les années soixante, et que bien des espoirs nés à cette occasion ont été déçus. Et il est pareillement vrai que nombreux ont été, parmi les meneurs de ces révoltes, ceux qui se sont empressés de remplacer sans scrupules les privilégiés qu’ils avaient chassés de leurs postes. Mais ces observations ne justifient pas les conclusions qui en sont tirées, à moins de disqualifier pêle-mêle, dans la foulée, la totalité des réformes et des révolutions intervenues au cours de l’histoire, y compris la novation de l’évangile qui a été le plus couramment et le plus gravement trahie.
La dénonciation s’appuie sur des observations incontestables, mais elle ne prend pas en compte l’ensemble des déterminations économiques, sociopolitiques et culturelles qui ont été à l’œuvre en 1968. Les causes profondes des événements survenus alors ne se réduisent pas aux symptômes qu’elles ont produits, et moins encore au folklore qui les a accompagnés. Invention du marché en même temps que protestation culturelle, l’irruption sauvage de la permissivité a davantage constitué une conséquence qu’une initiative démiurgique. Il est évident, aujourd’hui, que les multiples et désastreux méfaits de l’ultralibéralisme que Jean-Pierre Denis stigmatise à juste titre ne sont pas le fruit des fantasmes sexuels des anarchistes petits-bourgeois de la Sorbonne, qu’ils soient ou non devenus renégats par la suite. Si cette révolte a touché un si large public et s’est soldée par des conséquences aussi durables, c’est parce qu’elle bousculait un ordre social et économique qui avait trahi les aspirations profondes d’une large couche de la population. Après la forfaiture de Vichy, la formidable espérance issue de la Libération avait fait long feu. Le nouveau millénaire récolte encore les fruits amers de cet échec. Sans les célébrations sacrificielles et festives des révoltes passées, le délitement de la société se poursuit.
Le lecteur peut également être troublé par plusieurs insinuations qui mériteraient d’être tirées au clair pour dissiper d’éventuels malentendus. Le concile Vatican II n’a-t-il pas été influencé, et sans doute vicié, par le vent contestataire des années soixante ? L’humanisme des agnostiques et des athées peut-il être plus qu’un sympathique cache-misère pour intellectuels falots ? La défense de la vie en Occident ne s’impose-t-elle pas absolument quitte à faire abstraction de la mort que les intérêts dominants infligent ailleurs à travers des guerres et une misère endémique ? La revendication de dignité des milieux homosexuels n’est-elle pas à relativiser en raison du vil lobbying qui l’entache ? Ne faut-il pas se méfier d’un islam qui, noyauté par l’islamisme, ne cherche qu’à marginaliser le christianisme pour terrasser la société occidentale amputée de son âme ? La « gauche caviar » ne fournit-elle pas l’image la plus pertinente pour caractériser l’opposition politique en France ? S’agissant du tiers-mondisme, ne faut-il pas mettre fin à la culpabilité que traduit l’interminable « sanglot de l’homme blanc » ressassant de terribles pages d’histoire qu’il vaudrait mieux oublier ? Volontiers cultivées dans les milieux réactionnaires, ces questions ont un fort impact social et appellent des réponses sans équivoque.
Pour expliquer l’origine des maux dont souffre le christianisme, Jean-Pierre Denis emprunte çà et là des raccourcis qui étonnent. Le lecteur en vient à se demander si tous les malheurs de l’Église ne sont pas la faute à Voltaire... Ou, plus près de nous, au marxisme, à la psychanalyse, au structuralisme, à la linguistique, aux sciences humaines, à l’épistémologie... Autant de nouveautés frivoles et passagères en fin de compte ! Ne va-t-il pas jusqu’à exhumer le Syllabus pour défendre la condamnation du rationalisme, au risque de gommer les intentions qui ont inspiré dans son ensemble ce document pontifical ? Face à la forme de relativité sans doute irréversible introduite au cœur de la pensée humaine au fil des siècles passés et des dernières décennies, l’auteur semble attaché à une métaphysique et à une théologie qui ne prennent pas en considération les avancées théoriques et pratiques véhiculées par la réflexion et les engagements des temps modernes. Si la grandeur de l’ordre chrétien du Moyen Âge a été indéniable, très au-dessus de l’obscurantisme souvent dénoncé à tort, il n’en reste pas moins que les Lumières ont permis une libération inédite des consciences et de l'intelligence, et un remarquable bond en avant de la civilisation occidentale. Les contradictions survenues ne condamnent pas automatiquement les progrès réalisés.
Dans ce décor, l’Église représente pour Jean-Pierre Denis l’ultime autorité à laquelle les chrétiens doivent se soumettre pour échapper au tsunami de la civilisation actuelle. Il postule que l’institution catholique romaine est de façon éminente l’Église de Jésus-Christ, que son Credo et ses dogmes proclament les vérités éternelles explicitant la Parole de Dieu, et que les règles de conduite qu’elle édicte aux plans religieux et moral expriment la volonté divine. Les arguments invoqués en faveur de ces positions de connotation plutôt essentialiste sont l’Écriture et la Tradition, et la raison qui transcende le monde se conjugue avec la foi pour les appuyer. C’est la position traditionnelle du Magistère et la ligne apologétique du pape Benoît XVI. Ainsi conçue, l’Église est avant tout une réalité mystique qui échappe aux contingences humaines, parfaite et accomplie dans son être quelles que soient ses imperfections concrètes. Pour résoudre les difficultés qu’elle rencontre, c’est l’idéal abstrait par lequel elle se définit qui seul peut déterminer les conditions de son vécu pratique. L’ordre du monde et l’ordre religieux doivent coïncider, car hors de là ne peut régner que le désordre qui entraîne les révoltes et la destruction. La négation de Dieu ou l’idée même de sa mort entraîne inévitablement la mort de l’homme.
L’orthodoxie d’abord
Le livre survole la plupart des grands problèmes qui préoccupent actuellement les fidèles, dont ceux relatifs au statut de la femme, à la sexualité, au respect de la vie, aux sacrements, à la liturgie, aux autres religions et, d’une façon plus générale, à la restauration du catholicisme et de ses valeurs. Pour traiter de ces questions, Jean-Pierre Denis privilégie systématiquement l’éclairage doctrinal et préconise des positions volontaristes, la dimension anthropologique du vécu des hommes et des sociétés étant reléguée au second plan. Le vrai et le bien sont considérés comme définis de l’extérieur et d’en haut, en détail et à jamais, hors des vicissitudes des rapports sociaux et de l’histoire, et ils ne peuvent être révélés que par la médiation de la théologie et de la morale classiques. Dans cette optique, la complexité des interrogations humaines tend à se dissoudre dans les positions traditionnellement proclamées et défendues par l’Église. Et si la crédibilité de celle-ci au sein de la société s’en trouve affectée, cela ne représente, pour l’auteur, qu’un dommage collatéral accessoire par rapport à la sauvegarde de la vraie et saine doctrine et de l’intangible autorité du Magistère.
L’auteur rappelle à juste titre que le christianisme a contribué dès ses origines à la reconnaissance de l’égale dignité de tous les êtres humains. La fameuse lettre de l’apôtre Paul aux Galates – « Il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni Grecs ni Juifs, ni hommes libres ni esclaves... » – a constitué une extraordinaire révolution dans le monde antique. Mais pourquoi ne retenir du féminisme moderne que les outrances, et absoudre l’Église de ses pratiques phallocrates ? Dans un monde asservi à une sexualité omniprésente qui avilit l’être humain, la chasteté doit être défendue comme l’auteur s’y emploie. Mais pourquoi occulter les graves problèmes entraînés dans ce domaine par un moralisme religieux qui a commis les pires erreurs et causé d’irréparables malheurs parmi les fidèles mariés comme parmi les prêtres ? Le respect de la vie, principe intangible et première condition du vivre ensemble, est gravement menacé aujourd’hui et cela doit être dénoncé à tout prix comme le fait Jean-Pierre Denis. Mais suffit-il de condamner la contraception, l’avortement et l’euthanasie comme le fait l’Église alors que, par ailleurs, la vie est partout massivement écrasée pour défendre des intérêts matériels ou même prétendument spirituels ?
Les présupposés théologiques de l’auteur le mènent à considérer la liturgie comme une forme quasi parfaite du culte qui doit être rendu à Dieu, indépendamment de la relativité culturelle des rites. L’eucharistie est présentée comme sa source et son sommet, interprétée dans le cadre de la conception classique du sacrifice rédempteur et de la Présence réelle. Elle met en scène Dieu le Père qui envoie sur terre son Fils éternel pour racheter par sa mort l’humanité perdue dans le péché. Les formes d’expression de cette liturgie sont secondaires par rapport à la commémoration et à l’actualisation du drame censé se rejouer à chaque messe. Mais, pour traditionnelle qu’elle soit, cette compréhension de l’eucharistie n’est qu’une construction théologique parmi d’autres. L’ontologique est privilégié au détriment du vécu concret des fidèles à tel point que, bien souvent, ceux-ci ne comprennent plus les significations de leur participation à la célébration de ce mystère. La même remarque vaut pour les autres sacrements. La revalorisation du mariage est tout à fait souhaitable dans une société qui se défait, mais elle n’oblige pas à ignorer les difficultés et les échecs de cette option, et ne justifie pas l’attitude négative de l’Église à l’égard des divorcés remariés.
Jean-Pierre Denis reconnaît que le christianisme n’a pas le monopole de la vérité et de la charité, et que d’autres religions peuvent contribuer à l’humanisation du monde et à l’œuvre divine du salut. Mais il ne s’interroge guère sur la portée que revêt la prise de conscience du pluralisme religieux, et il ne prend pas sérieusement en compte les avancées de la réflexion théologique dans ce domaine. Pourtant, n’est-il pas important de souligner que l’incarnation du Christ ne s’épuise pas dans les formes passées et actuelles du christianisme historique, et moins encore dans celles du seul catholicisme ? Ne faut-il pas repenser la Mission et les rapports entre culte et cultures ? Les autres religions peuvent également comporter une dimension christique, parfois originale par rapport aux formes réalisées à ce jour dans l’histoire chrétienne. Au reste, il ne semble plus possible de penser sérieusement la foi chrétienne sans se laisser interroger par l’athéisme. Non seulement l’humanisme athée a maintes fois constitué une saine réaction contre des formes superstitieuses ou idolâtriques du christianisme et contre ses trahisons sociales, mais il est incontestable qu’il peut également fonder une éthique. La hantise du relativisme risque de mener l’Église à la cécité.
Insister sur l’origine chrétienne des valeurs de l’Occident est parfaitement justifié. Mais Jean-Pierre Denis ne devrait-il pas prêter plus d’attention aux raisons qui ont amené la société à s’opposer à l’Église pour mettre en œuvre les valeurs qu’elle prêchait ? Inféodée à la royauté sous l’ancien régime, à la classe possédante au XIXème siècle, et à un ordre établi globalement inique aujourd’hui, l’Église a tendance à dire la morale sans guère s’y conformer en pratique. Il est bon de rappeler que les encycliques sociales ont fait preuve d’une grande perspicacité dans le refus des injustices, mais il faudrait aussitôt ajouter que les contre-témoignages concrets de l’Église dans ce domaine les ont réduites à ne rester que vains discours. Dans la conjoncture présente, il ne suffit pas d’identifier l’origine chrétienne des valeurs pour légitimer le rôle que réclame le christianisme en vue de restaurer la civilisation issue de lui. À supposer qu’une telle restauration soit pensable et souhaitable, il faudrait encore que le catholicisme ait, ce qui n’est objectivement pas le cas, une autorité qui se fonde sur des engagements plus tangibles que les prétentions affichées au nom de Dieu. Il faudrait que l’Église voie avec les yeux du monde le spectacle qu’elle donne au lieu d’exiger que le monde la voie avec les yeux de la foi.
L’impression qui, à la lecture de l’ouvrage, tend à prévaloir concernant le monde moderne est globalement plutôt pessimiste, voire quelque peu manichéenne : hors de la religion, pas de salut. D’un côté se trouve, hypostasié, un catholicisme qui aurait gardé intacte à travers les siècles, en dépit de ses multiples défaillances que l’auteur reconnaît, sa virginité ontologique originelle et la puissance divine censée accompagner la succession apostolique. De l’autre se situerait un monde dévoyé qui se retourne contre lui-même après s’être révolté contre la divinité, livré au péché et à l’esprit du mal, conduit par le grand Adversaire de Dieu et de l’homme autrefois appelé Satan. Or deux objections au moins s’imposent ici d’entrée, l’une théologique, l’autre sociologique. En excluant l’idée selon laquelle Dieu continue à agir dans le monde pour sauvegarder l’homme et l’humanité sans condition préalable et sans acception de religion, Jean-Pierre Denis néglige une donnée fondamentale et constante des convictions chrétiennes. Et, seconde objection mais non moindre, une telle conception noircit injustement le monde en ignorant les aspirations au bien qui l’animent en profondeur et les combats qui s’y mènent pour l’humanité en dépit du mal.
Le catholicisme n’est sans doute pas encore allé au bout de l’épreuve qui lui rendra peut-être une certaine crédibilité s’il accepte de l’assumer. Mais va-t-il ce chemin-là ? Ce n’est pas d’une hypothétique contre-culture catholique que le monde contemporain a besoin. C’est d’hommes et de femmes habités par l’évangile et passionnément désireux de le partager avec les humbles, fidèles à la Parole reçue et portés par l’esprit prophétique des Béatitudes et des paraboles, sans préjugés confessionnels. Et ce, si possible, en communion avec une Église capable de se renouveler au contact d’un monde inédit qui demeure cher à Dieu. Il ne s’agit pas de sacrifier la transcendance à l’immanentisme ou au matérialisme ambiant. Mais le Verbe ne se révèle qu’à travers des paroles et des actions humaines, l’Écriture ne se lit qu’à travers des écritures, l’Eucharistie ne s’accomplit que dans les multiples expressions concrètes de l’amour, l’Évangile n’est vraiment une bonne nouvelle qu’en offrant la délivrance et la vie sauve à tous les hommes. Le chrétien est appelé à aider le monde à cheminer vers son humanité et vers Dieu, en résistant de façon lucide et résolue aux forces contraires, sans rêver d’un illusoire itinéraire réservé.
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Tous les chrétiens s’accordent à croire que le Christ s’est donné aux hommes sans conditions et sans réserve pour témoigner que Dieu est amour et que le monde ne vit que par l’amour. Son évangile est la plus simple des théologies et la plus simple des éthiques, et le « culte en esprit et en vérité » qu’il a institué est des plus simples aussi. Il a envoyé ses disciples annoncer, dans son sillage, la bonne nouvelle de la libération de toutes les idolâtries et de toutes les servitudes imposées par les puissants, y compris les servitudes religieuses. Le shabbat a été institué pour l’homme, et non pour Dieu qui n’en a nul besoin. L’inculturation de ce message représente cependant une aventure délicate parce qu’elle se joue dans le cours divers et changeant des réalités humaines, au milieu d’inextricables conflits. Le modèle des cultes royaux ne s’impose pas à jamais pour les célébrations liturgiques, ni celui des sociétés foncièrement inégalitaires pour l'évolution de la société. L’engagement, l’ordre et la rigueur doctrinale sont certes indispensables pour que le vie puisse s’épanouir, Jean-Pierre Denis a raison de le souligner, mais nul ne peut accéder d’emblée et définitivement au vrai et au bien à la faveur d’un savoir ou d’une appartenance, quels qu’ils soient.
Pourquoi rêver de reconstruire la civilisation qui s’est défaite en essayant de refonder « le sexe, la loi, la science, la raison, l’éducation, l’esthétique, le sens » et tout le reste sous l’égide du catholicisme ? Le Dieu biblique n’est pas ambitieux comme les monarques, ni sacré comme les autres dieux. La sainteté qui lui est propre est d’une autre nature qui s’identifie à un amour par essence universel, et non à la puissance qui exclut pour dominer. Il est le Dieu qui veut que le monde participe à sa sainteté en participant librement à son œuvre de création et de salut. La désacralisation du monde n’est donc pas sacrilège, et sa sécularisation ne devrait pas effrayer l’Église. L’avenir du Dieu des chrétiens se joue dans le monde. Peut-être l’Église redeviendrait-elle audible et crédible si, émue et humble au vu de la détresse du monde, elle s’engageait simplement, mais corps et âme, dans le combat pour la justice et la paix, si elle acceptait de suivre l’invitation faite au jeune homme riche. Hors de l’amour qui est relation – bienveillance et aide –, il n’y a ni Dieu, ni Église, ni vérité... Cela ne signifie pas fusion et dissolution dans le monde, mais acceptation de la condition humaine pour la transfigurer. L’évangile est un chemin de subversion prophétique, et non un idéal culturel ou contre-culturel.
Ce n’est pas d’abord dans les sanctuaires ou les institutions ecclésiastiques que l’évangile prend corps, mais au milieu des hommes et de leurs contradictions. C’est là, à ras de terre, que se construit avec l’aide de Dieu la plénitude de l’humanité autrefois appelée Corps du Christ. L’Église n’a pas vocation à instaurer un royaume de Dieu opposé au vécu de l’humanité, ni à défendre et à glorifier une religion en tant que telle. Pour enfanter Dieu parmi les hommes et pour le sauver parmi eux, lui qui s’est identifié aux derniers des leurs, il faut que les chrétiens et l’Église rejoignent les hommes pour les accompagner, les aimer tels qu’ils sont, et se mettre à leur service en partageant leurs souffrances et leurs aspirations avant de vouloir les enseigner et les diriger. La croix du Golgotha est toujours plantée en ces lieux, chargée de malheurs et portant des suppliciés sans nombre, et, au creux de leurs tombes, les humains attendent encore et toujours la résurrection même s’ils ne l’appellent plus ainsi. Dans les pires situations, le cœur de l’homme garde la trace de son Créateur, la trace de sa lumière et de son amour, et le désir du salut qui lui est promis. Jésus de Nazareth n’a pas cessé de révéler cela aux uns et aux autres, sans beaucoup se préoccuper du Temple de Jérusalem.
Jean-Marie Kohler
| Rendre l’évangile au monde (texte intégral)
Forum des Croyants libres de Moselle – mai 2011
Cet exposé proposera un cadre de réflexion pour les carrefours de cet après-midi destinés à mettre en commun votre propre vécu de l’évangile dans le monde. Cela nous occupera environ une heure - trop longue pour vous qui me subirez, mais trop courte pour développer les questions survolées trop vite ; vous voudrez donc bien me pardonner et la longueur et les raccourcis de mes propos.
Nous relèverons d’abord la spécificité du message évangélique. Puis nous verrons comment l’évangile a été transformé en religion, et comment celle-ci est devenue marginale après avoir longtemps été dominante. En troisième lieu, nous nous interrogerons sur les liens qui unissent celles et ceux qui, partageant la passion de l’évangile, forment l’Église. Enfin, nous évoquerons les engagements que commande l’évangile pour l’humanisation du monde. Ici ou là, j’emprunterai quelques passages à des développements déjà produits par ailleurs.
La plus radicale des subversions
Les ambiguïtés de la propagande religieuse
« Rendre l’évangile au monde » constitue une proposition apparemment claire et simple. Mais passer de l’énoncé à la pratique s’avère plus compliqué. D’abord, que faut-il entendre par évangile, alors que le christianisme se gargarise de ce mot depuis deux millénaires, et que de multiples théologies et stratégies religieuses contradictoires s’en réclament ?
Partons d’un exemple concret de l’actualité religieuse. La béatification de Jean-Paul II, prologue à sa probable canonisation, a bénéficié d’une ample orchestration médiatique. Cet événement a, de fait, permis de rappeler urbi et orbi les enseignements évangéliques : la primauté de l’amour, de la justice et de la paix, le devoir de solidarité avec les personnes et les peuples les plus pauvres et les plus vulnérables, etc. Célébrant la victoire du bien sur le mal, de la sainteté sur la perversité du monde, des millions d’hommes et de femmes ont vibré de concert à l’évocation des convictions religieuses et humaines de Jean-Paul II. Mais peut-on, pour autant, dire que Rome a transmis l’évangile au monde à cette occasion ?
Karol Wojtyla a certes été un homme et un pape d’une envergure exceptionnelle, qui a profondément marqué l’histoire de l’Église et du monde par sa foi et par son charisme, et qui peut être considéré comme exemplaire à divers égards. Mais cette béatification et la canonisation programmée de ce pape et de Pie XII ne visent-elles pas d’abord à restaurer l’image d’une papauté aujourd’hui discréditée, et à revigorer l’identité d’un catholicisme romain en crise ? Ces initiatives pontificales ne relèvent-elles pas, par bien des aspects, d’une manipulation de sentiments religieux très ambigus ? Benoît XVI et les foules rassemblées au Vatican pour ces cérémonies font penser, pardonnez-moi cette comparaison, au grand prêtre Aaron et au peuple d’Israël au pied du mont Sinaï. Fatigués de suivre un Dieu insaisissable à travers le désert, ils ont cédé à la tentation de revenir à une religion concrète autour d’un dieu qui peut se voir et se toucher, et qui accomplit des miracles. L’exhibition d’un cercueil et de reliques me rappellent le veau d’or fabriqué par les prêtres à la demande d’un peuple désemparé... Les religions vivent depuis toujours de ce commerce à base de magie, et elles finissent par en mourir.
Aux antipodes des dieux ordinaires
C’est l’évangile qui doit être la première passion des chrétiens, et non pas la religion ou l’Église qui, en tant qu’institution sociopolitique, se soucie souvent plus de son prestige et de sa puissance que de sa vocation à incarner l’annonce de la libération évangélique. Le choix entre évangile et religion est de fait crucial, car accepter la révélation qui est au cœur du message de Jésus de Nazareth ouvre sur un chemin abrupt et incertain, aussi éloigné des assurances véhiculées par les traditions ecclésiastiques que des boulevards de la réussite mondaine. Le message de Jésus représente, dans sa dynamique originelle, une des initiatives de subversion les plus radicales de l’histoire humaine, et c’est précisément pour cette raison qu’il n’a pas cessé d’être travesti pour être domestiqué. Si cet homme a été mis à mort sous Ponce Pilate à la demande des juifs, ce ne fut pas une erreur, mais c’est parce qu’il était réellement dangereux : de fait, il menaçait l’ordre politique et religieux établi, à la fois le Temple et l’occupation romaine. La subversion lancée alors demeure de nos jours toujours pareillement dangereuse pour tous les pouvoirs en place. Ce n’est pas sans raison que les grands de ce monde aiment la religion et ignorent ou haïssent l’évangile.
Le Magnificat n’est-il pas un appel à la révolution ? Il n’y a, aux yeux du monde, que folies dans l’évangile : les Béatitudes, l’interdiction de juger autrui et le précepte d’aimer les ennemis, la subordination du shabbat et de la religion à la vie humaine, l'absence de toute allusion aux pratiques religieuses dans l’énoncé des critères du Jugement dernier ! À en croire Jésus, le service et l’humilité l’emportent sur la puissance et la gloire ; tous les hommes sont égaux en dignité devant Dieu et entre eux ; les ouvriers de la onzième heure seront payés comme ceux de la première ; la pierre rejetée par les bâtisseurs sera utilisée comme pierre d’angle dans le Royaume des cieux dont la porte d’entrée est étroite pour les riches et les puissants ; les publicains et les prostituées devanceront les bien-pensants et les bien-priants dans cet incroyable Royaume où les plus petits seront les plus grands. Tandis que toutes les grandes religions ont tendance à prêcher l’harmonie, le message d’amour apporté par Jésus est comparé à un glaive qui opposera les hommes entre eux, et il apparaît comme le plus subversif par sa radicalité et son universalité. Ces perspectives insensées se résument dans la foi en un Dieu qui, cloué nu sur une croix, s’identifie aux victimes de la violence humaine pour exorciser à jamais la violence des bourreaux. Le comble de l’ineptie !
Une Église hégémonique devenue marginale
Un christianisme anachronique
Face aux réalités de l’histoire, le christianisme a rapidement renoncé à sa vocation subversive. Pour se propager et pour servir sa propre gloire sous couvert de la gloire de Dieu, il s’est érigé en système politico-religieux allié aux puissants et ce péché originel le poursuit. Il a inculqué aux petits la peur de Dieu et du diable, et n’a pas craint de monnayer l’accès au salut éternel dont il s’est attribué le monopole. Les intérêts convergents du monde et de l’Église ont transformé l’évangile en religion. Au culte « en esprit et en vérité » annoncé par Jésus s’est substituée une écrasante accumulation de savoirs et de rites dont la maîtrise a été réservée au clergé. Un processus aux conséquences désastreuses. Cette option, qui a longtemps été profitable à l’Église du point de vue sociopolitique, a abouti à une impasse à mesure que la sécularisation a marginalisé les institutions religieuses. Désormais coupée des masses pauvres et enfermée dans une culture dépassée, l’Église se trouve doublement en porte-à-faux : par rapport à sa mission originelle d’une part, et par rapport à l’environnement contemporain d’autre part. Se cantonnant de plus en plus dans les cérémonies et la représentation, elle se condamne à végéter, guettée par diverses dérives sectaires.
Dans cette conjoncture, il n’est pas étonnant que se répande le doute sur ce que peut encore signifier le message édulcoré attribué à un prophète juif disparu il y a deux mille ans. Le christianisme qui s’en réclame n’est-il pas complètement dépassé au regard des bouleversements culturels et sociaux en cours ? Il faut admettre que l’humanité est en train de muter, ou tout au moins de vivre une révolution aussi considérable que celle du néolithique, lorsque nos lointains ancêtres, cueilleurs et chasseurs nomades, se sont sédentarisés en inventant l’agriculture et l’élevage qui, à la faveur d’un accroissement de la production et d’une spécialisation des activités sociales, ont permis la création des villes et des États. Les connaissances scientifiques et techniques ont à présent pris le pas sur les savoirs religieux et discréditent les faiseurs de miracles. La primauté de l’individu se substitue à celle des collectivités sacralisées d’autrefois. Le pouvoir sur les hommes a perdu son aura divine et se trouve de plus en plus subordonné aux impératifs du marché. La civilisation urbaine submerge les campagnes sur toute la planète et modifie radicalement le rapport à la nature autrefois considérée comme le théâtre de la grandeur divine. Dieu n’est plus perçu comme tout-puissant et beaucoup l’ont congédié. De quelle utilité est l’évangile par rapport à cela ?
Engluée dans son passé en dépit de ses dénégations, l’Église se montre pusillanime et peine à accompagner l’humanité contemporaine. Recourant à des rites hérités d’une époque révolue comme la royauté d’Israël et la féodalité médiévale, les liturgies ne parlent plus au commun des hommes. La hiérarchie ecclésiastique se croit toujours investie du monopole de la vérité au double plan des dogmes et de la morale, et refuse de reconnaître le caractère relatif de toutes les constructions doctrinales. L’autorité revendiquée au nom des Écritures et de la Tradition s’exerce dans le cadre d’un appareil de pouvoir obsolète, déclaré d’institution divine et de ce fait prétendu intangible. Le dialogue avec les autres religions et avec l’athéisme n’est que balbutiement, mise en scène plus que dialogue véritable. La laïcité est considérée comme un pis-aller à contourner, et non comme un gage de liberté. Toujours suspecte, la sexualité reste soumise à de multiples formes de répression dont certaines sont criminelles, telle l’interdiction du préservatif par Jean-Paul II en Afrique, etc. L’Église se méfie de la modernité, la condamne volontiers, et se spécialise dans l’énoncé de normes abstraites et dans des activités cérémonielles désuètes. La foi chrétienne est assez communément réduite à un « dépôt sacré » confié à un corps sacerdotal censé surplomber le monde, à une somme de savoirs et un legs cultuel qu’il suffirait de conserver et de reproduire.
De Vatican II aux parvis
Si l’Église se voyait comme les hommes du commun la voient au lieu d’exiger que ceux-ci la voient avec les yeux de la foi, si elle voyait avec les yeux du monde le spectacle qu’elle donne, elle en serait consternée. Elle se découvrirait prisonnière d’usages rituels et mondains souvent ridicules par leur anachronisme, péremptoire au plan doctrinal et dure dans ses jugements, butée dans son attitude à l’égard des femmes, ne conformant pas ses pratiques à ses enseignements, intéressée et liée par des alliances douteuses, gouvernée par une gérontocratie machiste attachée à un centralisme bureaucratique suranné, etc. Elle serait scandalisée par les exigences inhumaines qu’elle impose en matière sexuelle, matrimoniale et de procréation à ses fidèles, et notamment aux plus dévoués et aux plus malheureux d’entre eux comme les prêtres qui ne supportent plus leur célibat et les couples séparés. Or l’incarnation de l’évangile dans les réalités contemporaines, son inculturation, est non seulement la première condition de l’audibilité de l’Église, mais c’est la condition incontournable de sa crédibilité, de la crédibilité de la vérité qu’elle proclame. Vatican II avait compris cela, mais ce concile semble avoir fait long feu.
Le christianisme est-il donc voué à sombrer avec les structures ecclésiastiques qui l’ont peu à peu fossilisé ? Ou peut-il se relever en quittant les habitudes qui l’entravent et l’étouffent ? Même le plus anticlérical des chrétiens souhaite une conversion de l’Église à sa vocation première qui est de servir les hommes dans l’humilité et la simplicité, et de servir Dieu en agissant ainsi. Tous les croyants passionnés d’évangile aimeraient voir les institutions ecclésiales se défaire de leur ritualisme et de leur dogmatisme, s’ouvrir au monde et rejoindre les pauvres pour épouser leur cause qui est la première cause de Dieu lui-même, promouvoir la confiance et le dialogue avec les fidèles en renonçant à un système de pouvoir monarchique de droit divin qui ignore la créativité et la liberté des communautés locales. Mais est-ce possible ? Les espoirs suscités par Vatican II restent-ils justifiés ou bien le christianisme est-il en train de se frayer des voies nouvelles sur les parvis des sanctuaires et des hauts lieux de la théologie officielle ? La réponse à cette question ne peut se trouver que dans le sillage de l’évangile qui oblige à reconnaître que les urgences du monde sont prioritaires par rapport aux problèmes strictement ecclésiastiques.
Pour un christianisme en symbiose avec l’humanité
Du sacré au profane
L’avenir de Dieu parmi les hommes ne se joue pas à travers des rites ou des savoirs. Il se joue au plus près des hommes et à ras de terre, dans le monde tel qu’il est, avec ses espoirs et ses violences. Et ce dans le cadre d’une mondialisation inédite qui est porteuse à la fois de gages d’humanisation et de périls mortels. Pour rendre aujourd’hui l’évangile au monde, il faut par conséquent le libérer de la religion qui l’a accaparé, qui l’a enfermé et chosifié en le sacralisant pour le doter de pouvoirs magiques. Une fois pour toutes, le voile du Temple s’est déchiré au moment de la mort du Christ, abolissant l’archaïque clivage entre le sacré et le profane, fondement habituel des religions et du sacerdoce qui sont toujours et partout caractérisés par la séparation et la pureté rituelle. Le Christ est le don immédiat et sans réserve que Dieu fait de lui-même au monde, quittant l’habitat céleste des autres dieux pour habiter parmi les hommes et les rendre saints, pour sanctifier tout ce qui existe. Libérée du temple et du sacerdoce, la religion chrétienne est à repenser en fonction de l’homme créé par Dieu et habité par lui, sans hypothèque idéologique relevant de la sacralité et des terreurs primitives.
Que devient l’Église dans cette perspective ? Il faut d’abord rappeler que c’est par elle que l’évangile s’est transmis au fil des siècles malgré toutes les trahisons, et qu’il n’existe peut-être pas d’autres canaux pour continuer à le transmettre. De même que l’homme ne peut pas se passer de langage pour parler, il ne peut pas se passer d’institutions pour vivre avec les autres. Mais loin de se réduire à son périmètre sociologique, aux structures et aux conceptions qu’elle a héritées de l’histoire, l’Église n’existe pour les hommes et pour Dieu que là où se vit l’évangile. Ce n’est pas la continuité apostolique et le droit canon qui la constituent, ni même quelque orthodoxie que ce soit. C’est l’amour et le service des hommes auquel le Christ s’est identifié. Quelles que soient les difficultés qui assaillent les institutions ecclésiastiques, il n’y a aucune raison de penser que cette aventure-là soit terminée. Dans le sillage des croyants d’autrefois qui se sont voués corps et âme, comme François d’Assise, à aimer et à servir leurs semblables et leur Dieu, le siècle dernier a vu se lever, entre autres, Albert Schweitzer, Martin Luther King, Helder Camara, Oscar Romero, mère Teresa, l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle. Ce sont ces croyants-là qui, avec l’innombrable foule des croyants inconnus, gardent l’Église vivante. Mais pour renaître, il lui faudra emprunter des formes nouvelles, et peut-être même des appellations nouvelles.
« Dieu premier servi » à travers autrui
Il me plaît de vous citer ici un extrait des Lettres à un jeune prêtre, un livre de Pietro di Paoli dont je vous recommande vivement la lecture. La devise « Dieu premier servi » est commentée comme suit : « C’est une belle devise, mais cela ne signifie pas que Dieu passe avant les hommes... Cela signifie que Dieu (et donc le service des hommes) passe avant l’argent, la puissance, les honneurs, l’amour-propre, le désir de possession et aussi notre envie de nous distraire. Cela signifie que rien, absolument rien, ne passe avant l’humain. Notre obéissance à Dieu, au Dieu fait homme, nous impose de toujours choisir la réalité de la vie des hommes et des femmes, de toujours choisir cette épaisse et visqueuse pâte humaine, contre notre amour idolâtrique des absolus. Jamais une idée ne vaut plus cher qu’un homme, une femme, parce que c’est pour cet homme, pour cette femme que le Christ donne sa vie. Choisir de défendre une idée, une théorie, une théologie, plutôt que les hommes ou les femmes réels et vivants, c’est “recrucifier” le Christ. » La religion constitue, au regard de l’évangile, la pire des idolâtries quand elle se veut absolue : elle devient alors négatrice de Dieu et de l’homme, et mère des pires violences.
Principale activité sociale de l’Église, le culte est d’urgence à reconsidérer. Le Dieu biblique exècre toute forme de narcissisme, n’a pas besoin de culte pour lui-même, n’a pas besoin d’être adoré comme les dieux païens, n’a donc besoin ni de sanctuaires ni de prêtres. Malgré l'importance du Temple dans le judaïsme ancien, les prophètes d’Israël ont condamné le culte avec véhémence quand il prenait le pas sur la justice. « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de Yahvé – vos sacrifices me répugnent, votre religion me dégoûte, ont répété Amos et Isaïe en des termes à peu près semblables. Je ne supporte plus vos fêtes et vos pèlerinages. Quand vous étendez vos mains pour vos prières, je détourne les yeux et je ne vous écoute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes... Ce que je veux, c’est le droit et la justice. » Les rites ont changé, mais nos grands-messes et nos pèlerinages sont-ils aujourd’hui plus agréables à Dieu, quand ils confortent directement ou indirectement un ordre social qui écrase les faibles et les pauvres à travers le monde, au su et au vu de nous tous, d’une façon bien plus atroce qu’à l’époque d’Amos et d’Isaïe ? La liturgie n’a de sens que si elle est la célébration fraternelle de l’amour qui, venant de Dieu, unit les croyants dans une bienveillance réciproque et dans le service de leurs frères, en commençant par les plus démunis.
Que devient alors la prière ? Voici, à titre d'exemple en milieu catholique, une réponse possible à cette question. La vieille femme en cause n’a jamais envié le statut sacerdotal et n’est pas du tout tentée de jouer au prêtre clandestin. Pourtant, en prenant son café et le pain du matin, elle se souvient d’un chant d’offertoire de sa jeunesse – « Prends ma vie, Seigneur..., prends ma mort..., prends ce pain..., prends ce vin... ». Sa prière : que la nourriture et la boisson qu’elle absorbe deviennent en elle, et à travers l’ensemble des relations et des activités de sa journée, le Corps du Christ qui fait accéder les hommes à la plénitude de leur humanité, deviennent le Sang du Christ qui irrigue la vie du monde de l’amour divin. Et, comme seul l’humble service des autres peut transfigurer les hommes et le monde en incarnant une part de ciel sur la terre, cette prière la renvoie au lavement des pieds qui remplace la scène de l’institution eucharistique dans l’évangile de Jean. Une prière à la dimension du monde, formulée avec et pour le monde. Faut-il s’interroger sur le caractère licite ou illicite de cette célébration matinale ? Loin de constituer une opération magique de transsubstantiation, elle essaye tout simplement d’incarner l'évangile, au sens fort du terme incarner, de donner corps à l’évangile dans le quotidien des hommes - de rendre l’évangile au monde. Il suffit de peu pour fêter et actualiser l’amour qui, accompli sur le Golgotha, a vaincu la mort et fonde notre espérance. La pire détresse et nos morts de chaque jour peuvent être prière comme les espoirs et les joies qui nous relèvent chaque jour. Déréliction, néant et résurrection.
L’évangile au service des hommes
Une conjoncture périlleuse
Le message de Jésus est des plus simples dans sa forme originelle : se fier en la vie qui est donnée par Dieu, la respecter et en prendre soin, là où elle est la plus vulnérable en premier lieu. L’ultime jugement qui manifestera la vérité en toutes choses ne fera que confirmer la vérité du vécu quotidien : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait... Ce que vous aurez refusé au plus petit d’entre eux, c’est à moi que vous l’aurez refusé. » Cette affirmation ne comporte pas la moindre allusion à la religion, à quelque orthodoxie ou pratique rituelle que ce soit. Mais la mise en œuvre de l’amour d’autrui subvertit en profondeur l’ordre du monde en inversant les valeurs définies par les puissants à leur profit. Toute civilisation, toute culture, et bien entendu l’Église pareillement, se trouvent interpellées par cette invitation révolutionnaire et seront jugées à cette aune, comme chacun d’entre nous. C’est porté par la proclamation paulinienne de l’égale dignité de tous les humains et de la fraternité universelle que le christianisme primitif s’est répandu comme le feu autour de la Méditerranée. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?
Les chrétiens ont raison de s’alarmer, avec les autres grandes religions et avec tous les vrais humanismes, croyants ou athées, de la menace que constitue la marchandisation galopante du monde entraînée par le capitalisme financiarisé qui ne vise que le profit et sème la mort. Jamais le gouffre qui sépare les pauvres des riches n’a été aussi profond, jamais les violences qui en résultent n’ont été aussi grandes et aussi dangereuses, et jamais l’homme ne s’est manifesté aussi prédateur à l’égard de la nature au risque de détruire la vie. L’ultralibéralisme sauvage qui gouverne la planète ne cesse d’aggraver les processus d’oppression et d’exploitation ou de marginalisation des pauvres qui sont de jour en jour plus nombreux. Le mirage d’une croissance illimitée des biens de consommation, servie par une technoscience subordonnée à la logique du marché, menace à brève échéance tous les équilibres de la nature et jusqu’à la survie de l’espèce humaine. La cupidité du système transcende et ne cesse de renforcer celle des individus.
Maintes encycliques offrent depuis plus d’un siècle une description par bien des côtés pertinente de ces maux. Mais il ne suffit pas de stigmatiser de l’extérieur la rapacité et le matérialisme de la civilisation moderne, comme si l’Église se trouvait au-dessus du système socioéconomique qui est à l’origine de l’exploitation et de l’oppression. Que d’injustices n’a-t-elle pas absous en soutenant les possédants et les régimes politiques qui ont défendu ses intérêts en même temps que les leurs ! Cette démarche peut même se révéler néfaste : dénoncer les injustices comme s’il ne s’agissait que de dysfonctionnements superficiels est trompeur en occultant les racines du mal, et en détournant l’homme des combats qui doivent être menés contre l’inhumanité. Avant de vouloir enseigner Dieu au monde, l’Église doit essayer de comprendre les hommes en les accompagnant sur leurs chemins, en écoutant le Dieu qui marche à leurs côtés, loin des Églises parfois. C’est en devenant humaine parmi les hommes, en partageant leurs souffrances et leurs aspirations, en s’engageant dans les combats qu’ils mènent pour leur dignité, qu’elle pourra dire Dieu de façon crédible et libératrice.
Évangéliser la modernité
Contradictoire comme tout ce qui est humain, capable d’enfanter le meilleur et le pire, la modernité n’est pas à accepter ou à rejeter en bloc. Elle a libéré la raison et a en même temps produit un rationalisme dogmatique, instauré la laïcité et vilipendé la spiritualité, promu la personne et institué un individualisme forcené, émancipé la femme et asservi le sexe, sauvegardé la vie et commis des génocides. Elle exalte la jeunesse et la prive d’avenir, alimente d’immenses espérances parmi les nations et verrouille leur évolution, encourage les révoltes contre les dictatures et les étouffent. Ambiguë, elle n’est pas un aboutissement, mais une voie. Le royaume de Dieu ne peut se construire aujourd’hui qu’à travers elle, en s’incarnant dans le monde pour le libérer de l’inhumanité. L’espérance altermondialiste appelle un alterchristianisme.
La foi chrétienne ne renaîtra qu’en participant à la résistance et aux combats que requiert l’humanisation de la société. Si les hommes qui parlent de justice et de paix ne luttent pas d’arrache-pied contre l’iniquité régnante, aucune autre libération ne vaut d’être annoncée et les prédicateurs ne seront que des pantins. Ce ne sont pas les docteurs qui manquent dans l’Église, mais les prophètes qui acceptent avec audace, à leurs risques et périls, de combattre les politiques qui sacrifient la nature et l’humanité aux intérêts à court terme d’une minorité de privilégiés. Il est urgent de s’élever contre le modèle de croissance dominant, et contre les guerres menées pour maintenir un statu quo inique. La Parole de Dieu ne peut parler aux hommes et transformer le monde qu’en prenant corps ici et maintenant comme cela est arrivé en d’autres temps autour du bassin méditerranéen, dans le monde grec et romain, puis en milieu païen.
Dans ce domaine comme dans tous les autres, rien n’est jamais définitivement acquis. En s’incarnant, le christianisme revêt par la force des choses des formes particulières en rapport avec chaque culture, puisqu’il est impossible que la Parole se manifeste autrement parmi les hommes. Mais l’évangile subvertit toutes les cultures, y compris la chrétienne, puisqu’il n’existe aucune forme de culture qui puisse contenir cette Parole. Dès lors n’est-ce que dans le déroulement de la vie et dans la diversité culturelle, historique et géographique, que le message revêt toute sa dimension. Le christianisme ne se réduit pas aux structures et aux idéologies qui ont été les siennes jusqu’à ce jour. Toutes les nations, toutes les cultures, toutes les religions ont vocation à refléter le Christ et à constituer le corps du Christ en véhiculant des valeurs christiques. Vouloir restaurer la religion pour ériger sur terre une société chrétienne à l’image de la cité céleste n’est qu’un leurre. Il nous faut habiter et transfigurer la modernité telle qu’elle se présente pour faire advenir une nouvelle et plus grande modernité, pétrie d’évangile et toujours à évangéliser de nouveau.
Conclusion
Je terminerai cette causerie en vous recommandant encore une lecture : Le souffle d’une vie de Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire. Ce livre illustre ce qui se passe sur le terrain quand l’évangile est rendu au monde. Ne se préoccupant guère de savoir « qui est Dieu », l’auteur se préoccupe de savoir « où le trouver » et comment le secourir. Convaincu que l’homme reste habité par Dieu, il croit que tous les humains sont capables d’aimer et méritent d’être aimés. Dès lors, tout ce qui avilit, maltraite et détruit l’homme doit être combattu. Et notamment les politiques qui criminalisent les pauvres et repoussent l’étranger. Sans relâche, il faut lutter contre la torture et la peine de mort, contre le rejet, la misère et le sous-développement quels qu’ils soient. Contre la faim, les haines et les guerres. Parce que « catholique » au sens étymologique de ce terme, Aurenche estime que la Parole créatrice et libératrice de Dieu échappe à tout monopole. Foncièrement universel, le message évangélique du Christ et de la Tradition vivante de l’Église ne connaît aucune frontière. À l’opposé de tout repli identitaire, les chrétiens doivent entrer en dialogue et en partenariat actif avec toutes les personnes et toutes les communautés qui œuvrent à l’humanisation de la société.
Jean-Marie Kohler
| « Le souffle d’une vie », de Guy Aurenche
Préface de Stéphan Hessel, Éd. Albin Michel, 2011
« Quand j’aide les pauvres, on dit que je suis un saint.
Mais quand je demande pourquoi il y a de la pauvreté, on me traite de communiste. »
Helder Camara
Contre la barbarie du néolibéralisme
Direct et pragmatique, le « souffle » dont témoigne Guy Aurenche dans ce livre dévoile au lecteur un réjouissant chemin d’évangile à travers les contradictions et les épreuves du monde contemporain. Un chemin de libération et d’amour face aux forces mortifères qui menacent l’humanité. Par delà l’évocation des « quarante ans de combat » menés par l’auteur en tant qu’avocat et à la tête de l’Acat puis du CCFD-Terre solidaire, l’ouvrage invite chacun à participer à l’instauration d’une société plus juste et plus fraternelle. Une rafraîchissante bouffée d’air prophétique.
Aurenche ne se contente pas de préconiser une moralisation de l’ordre social dominant en remédiant à ses dysfonctionnements. Il identifie et combat l’inhumanité qui est à la racine de cet ordre et qui le détermine. C’est parce que les puissants privilégient leurs intérêts au mépris de l’humanité que la violence et la misère dévastent la planète. Les êtres les plus vulnérables sont partout humiliés, opprimés, exploités ou marginalisés. La maison commune que représente la nature est pillée sans vergogne. Mais contre l’inacceptable, la résistance et la révolte s’imposent aux plans éthique et politique. « Un autre monde est possible » : équitable, solidaire et respectueux de toutes les cultures.
Se fier à la vie et croire en l’homme
La Vie est première et elle aura le dernier mot, affirme Aurenche. Elle est la source de l’humanité et l’irrigue jusque dans les enfers. En amont de toute religion, une mystérieuse tendresse originelle habite le cœur des hommes et peut racheter même les plus coupables d’entre eux. Cette vitalité qui vient d’ailleurs et qui transcende l’être humain est une force de résurrection capable de vaincre toutes les fatalités et toutes les morts. Défiant le mal et repoussant la désespérance, l’auteur proclame son inébranlable foi en l’homme, en sa vocation à aimer et à être aimé.
En exigeant le respect absolu de la dignité humaine, la Déclaration universelle des droits de l’homme revêt pour Aurenche un caractère sacré. Comme l’évangile, elle impose de combattre les politiques qui maltraitent et avilissent l’être humain, qui criminalisent les pauvres et repoussent l’étranger. Lutte contre la torture et la peine de mort, contre toutes les formes de rejet, de misère et de sous-développement. Il faut d’urgence agir partout, dans tous les domaines et à tous les niveaux, pour bannir la faim, les haines et les guerres. C’est pourquoi le CCFD-Terre solidaire se bat sur tous les fronts, non pas pour créer une « cité chrétienne », mais simplement pour une société plus humaine.
Une foi engagée au service du monde
Aurenche se dit heureux d’appartenir à l’Église catholique et de militer dans ses institutions. Mais il n’en est pas prisonnier et n’hésite pas à en critiquer la cécité et les manquements à l’occasion. La Parole créatrice et libératrice de Dieu échappe à tout monopole. Foncièrement universel, le message évangélique du Christ et de la Tradition vivante de l’Église ne connaît aucune frontière. Aussi l’auteur se veut-il, à l’opposé de tout repli identitaire, en dialogue et en partenariat actif avec toutes les personnes et toutes les communautés qui œuvrent à l’humanisation de la société.
« Dieu n’est pas à chercher dans les cieux, écrit Guy Aurenche, mais à rencontrer dans les aventures humaines ». Sans s’embarrasser de préalables dogmatiques, ce christianisme de terrain relève de la plus profonde intelligence de la foi. Radicalement bienveillant et valorisant l’altérité, « à l’écoute des Samaritaines d’aujourd’hui », il se préoccupe plus de savoir « où est Dieu » et comment le secourir, que de préciser « qui Il est ». Une foi qui doit par conséquent se risquer hors les murs : « Parce qu’il est catholique, le CCFD-Terre solidaire se doit d’aller aux frontières de l’Église, là où elle a parfois du mal à s’aventurer, et où l’Esprit déploie aussi ses trésors d’inspiration. »
Jean-Marie Kohler
| Brèves paroles à l'attention des catéchumènes
À l'occasion de la remise de la Bible
Pourquoi donc vous remettre une Bible aujourd’hui, alors qu’il y en a probablement déjà plusieurs dans votre famille, et que vous ne considérez pas forcément ce livre comme votre BD préférée ?
On dit qu’elle contient la Parole de Dieu. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire pour des jeunes d’aujourd’hui ?
Les histoires pieuses ne font plus recette, c’est évident. La Bible décrit des événements vieux de plusieurs millénaires, et beaucoup de ses récits ont déjà été entendus trop souvent au temple ou à l’école du dimanche... Nous sommes tous si habitués aux textes bibliques que nous ne sommes plus guère attentifs à ce qu’ils nous disent.
Et pourtant ! Ce livre contient des interrogations parmi les plus actuelles et les plus urgentes, et des vérités parmi les plus profondes. De quoi vous étonner... Elle nous ouvre à ce qui est absolument essentiel dans la vie : le respect de ce qui nous entoure, le partage de ce que nous avons, la bienveillance envers chaque créature, et surtout l’amour d’autrui.
L’Ancien Testament raconte ce qui s’est déroulé entre Dieu et le peuple juif jusqu’à Jésus. Tout y passe, le meilleur et le pire, comme dans la vie humaine... Il y a de belles histoires, mais il y en a tant d’autres qui ennuient, ou qui choquent et déroutent...
Parmi les choses difficiles à comprendre, je rappellerai l’épisode central de la sortie d’Égypte : pour sauver son peuple, Dieu a fait périr les Égyptiens dans la Mer Rouge, alors qu’on nous assure qu’il aime tous les hommes sans distinction...
Le Nouveau Testament rapporte la vie, l’enseignement, la mort et la résurrection de Jésus, puis la naissance des premières communautés chrétiennes. Il contient également des histoires tout à fait surprenantes comme celles-ci :
– Le même salaire pour l’ouvrier qui n’a travaillé qu’une heure et pour celui qui a trimé toute la journée sous le soleil, au lieu d’un salaire proportionnel à l’effort fourni... N’est-ce pas foncièrement injuste ?
– L’incroyable et impossible demande de Jésus d’aimer tout le monde, y compris nos ennemis, c’est-à-dire ceux qui nous font du mal... N’est-ce pas franchement maso sinon stupide ?
– Et, pour finir, toute cette vie d’amour et d’ouverture de Jésus qui s’est terminée lamentablement sur une croix au milieu de deux malfaiteurs, le plus humiliant des supplices. Ce n’est pas très réussi pour un Dieu, à première vue...
Que de contradictions à démêler ! Que de choses difficiles à comprendre et à accepter !
Oui, c’est bien pour vous provoquer que je soulève ces questions. À vous de découvrir les vérités inattendues et absolument essentielles que la Bible peut vous apprendre. Vous verrez que Dieu n’est pas comme les hommes : sa façon d’aimer et d’inviter à l’amour est différente de celle du monde. Et loin d’être ringard, l’évangile propose la révolution la plus indispensable pour l’avenir de l’humanité – pour la justice et la fraternité entre les hommes, et pour la sauvegarde de notre maison commune qu’est la planète.
Si vous vous engagez dans la voie indiquée par la Bible, vous deviendrez de vrais chrétiens. Malgré les difficultés inhérentes à la foi, vous vivrez dans la joie et la paix, en harmonie avec la nature, au service des hommes et surtout des plus malheureux auxquels notre Dieu s’identifie. Vos parents et la paroisse vous aideront à avancer sur ce chemin.
À l'occasion d'une profession de foi
Je ferais certainement plaisir aux aînés de la paroisse, et peut-être même au pasteur, si je profitais de ce moment de parole pour vous exhorter à venir régulièrement au culte à la suite de la célébration d’aujourd’hui...
Mais cela ne servirait à rien ! Je crois donc plus honnête et plus utile d’oser formuler une question qui va déranger, mais qui nous préoccupe tous gravement : pourquoi voit-on de moins en mois de jeunes au culte ?
Il est vrai que la foi ne se mesure pas à la régularité de la pratique religieuse – on a eu raison de vous le dire. Mais il n’est pas moins vrai qu’une foi qui n’est plus portée par une communauté vivante risque de sombrer – il faut aussi le rappeler.
Bien que ces questions soient très compliquées, n’hésitez pas à en discuter dans vos groupes de jeunes, et interpellez sans crainte les anciens et vos parents pour qu’ils s’interrogent eux aussi. L’avenir de la foi chrétienne en dépend.
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On peut dire que le monde moderne est individualiste et matérialiste, avide de plaisirs et de réussite plus que de morale et de religion. Mais si vous, les jeunes, vous doutez de l’idéal affiché par l’Église, c’est souvent parce que les comportements des adultes sont aux antipodes de l’idéal qu'ils prêchent.
Nous aimons parler d’amour et de charité. Mais nous devons avouer que, par nos modes de vie, nous sommes concrètement complices, aux plans politique et économique, de l’injustice qui écrase les plus faibles chez nous et à travers le monde, et que notre égoïsme détruit la création.
La jeunesse reste l’âge de l’idéal : vous détestez l’injustice, la haine, la violence et les guerres. Mais que faisons-nous pour vous aider à garder cet idéal quand nous ne rêvons pour vous que de réussite sociale – avec un job confortable et bien payé, sans trop à nous préoccuper de ceux qui sont différents de nous, à l’abri de frontières que nous ne franchissons que pour nos vacances...
Vous avez raison de penser que nos beaux discours ne pèsent pas lourd devant Dieu. Refusez par conséquent de nous écouter quand nous nous contentons de vous conseiller à trop bon compte - « Faites ce que je vous dis, mais ne vous mêlez pas de ce que je fais ! » Sans juger personne, indignez-vous face à ceux qui usent de la langue de bois et ont des pratiques inacceptables !
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Et je ne parlerai pas de l’ennui que peuvent vous inspirer les cérémonies religieuses qui se déroulent dans un décor et selon des rites hérités d’un passé révolu. Pourquoi ne pas imaginer de nouvelles façons de partager l’évangile comme se partage la vie au quotidien ? Plutôt que de soins palliatifs, notre communauté a besoin d'initiatives innovantes et de sang nouveau. Mais il faut de l'audace pour cela.
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Si nous désirons vraiment l’avènement d’un monde plus humain, plus juste et plus fraternel, et d’une Église fidèle à l’évangile, faisons tout notre possible, là où nous sommes et dès maintenant, chacun et ensemble, pour mettre en pratique cette espérance et pour la partager.
Que ces vœux nous engagent tous à quitter nos vieilles habitudes pour les chemins prophétiques sur lesquels l’évangile nous appelle !
Jacqueline Kohler
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